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mercredi 24 février 2010

DF

10 ans déjà, que tu me, que tu nous as tendu tes bras, ma grande, ma très grande.
Pas un rond, pas de plan, pas de toit;
Des obligations, de survie, des pressions, de subies.
Pas rentrer bredouille. Aller au bout.
10 ans déja, que tu nous a fait hommes, ma salope, ma très grande salope.
Pas de calcul, pas de recul,
pas de sang, pas de haine.
De l'amour, de la rencontre, de la duplicité joueuse,
de la lucha, libre, joyeuse, et cette amitié, avec le grand breton de granit, de l'Intérieur,
avec, cette amitié, irréversible.

Aujourd'hui même, 10 ans après, pile poil, nait sa petite bretonno-mexicaine, Ina.
Dont je suis le parrain.
Dont tu es, DF, la marraine.

1O ans, Mexico DF, que tu nous as fait homme, et bientôt, père...

Brindo pa' tu salud cabron, y pa' la nenita!

jeudi 29 octobre 2009

Los mexicanos si somos racistas...


Benito Juarez, President Indigena...

Pour les hispanophones.
Du racisme au Mexique, officiellement pays du "metissage republicain".
Le manque d'autocritique sur le sujet de la part des Mexicains me rappelle un autre grand peuple peu enclin a l'ontologie et a regarder ses propres reseaux de caniveaux et autres canaux d'evacuation d'eaux noires...¿mais lequel, coño...?

La gran opereta de la política mexicana terminó su temporada de forma anticlimática hace unos días, pero dejó abierta la caja por donde escapó el fantasma más grande que tenemos, a la vez enterrado bajo la epidermis nacional: el racismo. El galvanizador fue un humilde hombre llamado Rafael Acosta, que con su nombre de guerra Juanito cautivó el imaginario colectivo.


La suite c'est ici.

lundi 18 mai 2009

La Sierra Tarahumara du Mexique, le pays des signes




La Sierra Tarahumara, le pays des signes, ou la lutte silencieuse des indiens raramuris


« Le pays des Tarahumaras est plein de signes, de formes, d’effigies naturelles qui ne semblent point nées du hasard, comme si les dieux, qu’on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures où c’est la figure de l’homme qui est de toute part pourchassée. (…) C’est sur toute l’étendue géographique d’une race que la nature a voulu parler ».
Antonin Artaud, Les Tarahumaras

Des signes, des formes, des effigies. Nul besoin d’être doté d’une sensibilité aussi extrême que celle d’Artaud, ou d’être sous influence du redoutable peyotl, l’hallucinogène local, pour être sensible à l’ensorcellement de ce pays sculpté par les dieux. Le spectacle majestueux, époustouflant de cette montagne sans fin, ne saurait laisser personne indifférent. Petite plongée dans le Nord du Mexique, au cœur de la Sierra Madre Occidental, plus communément appelée la Sierra Tarahumara (Etat de Chihuahua). Derrière ce pays magique, surréalisme en soi dans « ce pays instinctivement surréaliste » comme le disait André Breton à propos du Mexique, se dévoile un théâtre tout aussi accidenté, sauvage, beau et douloureux, peuplé de personnages fascinants qui jouent discrètement une pièce triste et complexe. Celle d’une lutte tout en silence et en repli, qui met à jour certains enjeux de notre post-modernité.

La poésie opaque de ce mot, Tarahumara, nous vient de l’histoire même de la région convoitée des Ravins du Cuivre, et de la déformation linguistique d’un nom donné à un peuple par les Espagnols, aux temps de la Conquista. C’est en effet en 1541 qu’un détachement de conquistadores rencontra pour la première fois un groupe d’autochtones dans les gorges de la Sierra, ces rugueuses, inhospitalières terres de haut-plateaux et de canyons profonds et escarpés. Il désigne toujours, aujourd’hui, le nom de ces indigenas qui vivent sur ces terres du Nord mexicain depuis prés de 2000 ans. Mais eux-mêmes se nomment « Raramuri », ce qui signifie « hommes aux pieds légers ».
Empreint de philosophie et de chamanisme, ce peuple reste discret. Par tradition. Et par stratégie de survie. Comme la plupart des religions dites chamaniques, celle des raramuri ignore la notion de pêché. Certaines de leurs pratiques culturelles sont relativement connues. Ils organisent notamment entre communautés des manifestations rituelles : rites visionnaires, courses en équipe de plus de 50 km dans la montagne, jeux de balle en bois (le rarahipa).
Au delà des clichés sur ce peuple énigmatique et fier, aux traditions immémoriales marquées par un ésotérisme très complexe et des rites magiques innombrables, les raramuri vivent en petites communautés dispersées, entre monts et canyons, et font preuve d’un rapport à la mobilité relativement singulier par rapport à d’autres populations indiennes du pays.
La plupart des 50 000 à 60 000 raramuri vivent toujours selon un mode de vie traditionnel, dans un logement de type troglodytique. Chaque famille possède plusieurs types d’habitat, petites maisons en bois ou en pierre, étalés sur plusieurs étages écologiques. Cultivant le maïs et les haricots comme aliment de base, nombre de raramuri continuent à élever des bovins, des chèvres et des moutons et à pratiquer la transhumance : agriculteurs et chasseurs, ils changent de lieu de vie au gré des saisons. Sur les haut-plateaux en été, et au fond des canyons en hiver.
C’est que cette stratégie d’isolement très particulier, combiné à ce semi-nomadisme saisonnier, a protégé les indigènes et leurs terres des intrusions pendant des siècles. Ils ont tant bien que mal résisté aux différents assauts de l’histoire, aux conquistadores et au travail forcé dans les mines d’or, d’argent et d’opale, aux missionnaires et à leur zèle prosélyte tout au long du XIX ème siècle, aux divers programmes « d’intégration républicaine » du régime autoritaire post-révolutionnaire du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel), pendant 71 ans aux commandes du pays, aux divers programmes d’évangélisation et « d’hispanisation linguistique ».

Leur récit est celui d’une résistance, en silence. Le repli stratégique, comme mode de survie. Interprétation et veille, inquiète et vigilante, des signes. Des signes avant-coureurs ou signaux clairement hostiles, que tous les nouveaux projets d’inféodation, de développement ou d’extermination ont envoyé au fil des décennies. Fuir, s’enfoncer, toujours plus haut, plus loin, dans la montagne.
Mais au cours des trois dernières décennies, ils ont du faire face à de nouvelles menaces, peut-être plus violentes, sans doute plus destructrices. A commencer par le narcotrafico, inévitable dans la région, ainsi que les industries du bois et leur lot d’expropriations forcées. Difficile de savoir qui aura le dernier mot dans les décennies à venir. Malgré les frappantes asymétries, malgré l’immobilisme et l’absence de volonté politique des autorités mexicaines de rég(u)ler ce type de conflits régionaux aux ramifications anciennes. Malgré ce contexte défavorable et le rapport de force parfois disproportionné, les communauté , appuyées par certains acteurs locaux (ONG, avocats, écologistes) refusent l’arbitraire. Les raramuris, sont toujours là. Et font valoir leurs droits.
Menaces
Le cas de Pino Gordo, communauté perchée dans cette forêt d’altitude à l’incroyable biodiversité, est en ce sens archétypal, caricatural dans sa spécificité. Un réseau de politiciens locaux corrompus (le bon vieux système clientéliste du PRI) et de trafiquants de drogue, faisant leur negocio sucio sur des contrats d’exploitation forestière obtenus frauduleusement, prospérant grassement du trafic à grande échelle de marijuana et d’opium (la « demande » est si proche, et en plein boom ; quant à l’offre, elle est si « facile » à produire…), retient en otage de la violence les communautés indigènes de Coloradas de la Virgen et de Pino Gordo depuis plus de 30 ans.
Les Raramuris continuent de payer un lourd tribut à la défense de leurs terres et de leur forêt. Entre 1986 et 1994, trente-six Raramuris ont été assassinés dansn la seule communauté de Coloradas, laissant derrière eux 146 enfants et veuves. Ces exactions se poursuivent depuis lors et s’intensifient, même si jusqu’à présent ces victimes sont classifiées par la justice sous la rubrique "règlements de compte", ce qui ne rend pourtant pas du tout "compte" de la réalité. Le pillage des bois et autres ressources naturelles, qui appartiennent historiquement à la population raramuri, se poursuit. En silence.
La mécanique est simple. On expulse, on défriche. On vend le bois, puis la came. Juteux. Rentable. Par ailleurs plutôt sûr, car à l’abri des regards et pouvant jouir de certaines protections locales.
Ces "événements" sont à l’évidence moins médiatisés et "glamours" que ceux du Chiapas. Pourtant, mis bout à bout, ils tissent une trame tout aussi éclairante sur les enjeux de territoire, les différentes « légitimités » qui s’affrontent, sur le contrôle par la force et la mise au pas des habitants de ces terres et de leurs ressources naturelles, par l’intimidation, le racket, la violence. En totale impunité.
Les acteurs en présence, tous impliqués à des échelles diverses, offrent ainsi un reflet particulièrement éclairant des dynamiques de domination et d’homogénéisation culturelle, portée notamment par notre époque de globalisation libérale, qui travaille, accélère et modifie l’essence même de cultures millénaires (elles aussi en évolution permanente, mais dont les points d’équilibres principaux se trouvent aujourd’hui sérieusement et même, fondamentalement, menacés), parfois au nom même de leur émancipation et d’un progrès sans cesse valorisé…Et c’est en remontant le fil de ces événements que l’on peut découvrir tout une conjonctions d’intérêts et d’acteurs dont la responsabilité collective, mise bout à bout, aboutit à la situation d’impasse actuelle de cette communauté, en danger de mort et d’oubli.
Cette communauté protège par ailleurs l’un des plus vieux pins endémiques du monde (il en resterait à peine mille en 2003), ce qui constitue un exemple inquiétant d’éco-pillage qui se surajoute au drame culturel en cours.
C es exactions se déroulent en effet dans la zone de biodiversité la plus riche d’Amérique du Nord, dans le cœur même de l’habitat du peuple natif autochtone le plus nombreux d’Amérique du Nord. Des 249 espèces animales répertoriées dans la Sierra, 28 sont menacées et 5 sont en voie d’extinction, selon une étude officielle (WWF), phénomène aggravé par la taille massive du bois. Le Rarámuri a par ailleurs vis à vis de l’arbre une relation totalement différente du mestizo. Sa vision n’est pas, ne peut être, même un tant soit peu, mercantile. On ne peut commercialiser sa famille, on ne peut vendre ce qui appartient à la Terre Mère et au Dieu Père. Le bois est aliment : aliment pour le feu, pour « l’esprit du dessus », pour la musique, par le violon, pour les rites, fêtes, liturgies et danses traditionnelles.
Le bois représente et concentre les secrets les plus opaques de sa culture et de sa cosmogonie, de sa vie même. Mais l’invasion des scieurs sur leurs terres (leurs ejidos, reconnus pourtant légalement en 1960) les a inféodé à un régime de domination dans lequel ils sont passés du statut de propriétaire historique des bois à celui d’employés sous-payés d’une « entreprise ejidal », que les mestizos dirigent comme si ces bois et ces employés leur appartenaient de façon intangible, indiscutable, naturelle.
La Banque mondiale, en construisant des routes d’accès pour un méga-projet de développement dont elle a le secret (mêlant économie et tourisme, pour 380 millions de dollars tout de même), a par ailleurs contribué à ce désastre... avant de retirer ses billes, constatant que les voies ainsi tracées servaient surtout une intensification de la sur-exploitation du bois et l’explosion du narco-trafic. La beauté de la région, et le "cachet d’authenticité" apporté par l’Indien fétichisé tarahumara, avaient pourtant "bonne gueule", sur le papier à en-tête WB.
Les Rarámuri, face aux velléités de domination de ces chabochis, ces « blancs », littéralement « celui qui a des araignées sur la tête », en référence aux barbes des conquistadors espagnols, n’ont pas une tradition de résistance organisée, encore moins armée, face aux agressions dont ils sont l’objet. Comme nous l’explique l’anthropologue Elsa Pena, qui travaille pour l’ONG locale Coalicion Sierra Madre : "Quand quelqu’un d’extérieur l’envahit, le domine, le Rarámuri essaie simplement de tourner les talons de la manière la plus discrète possible, faisant bien attention de ne pas déranger, et il se retire dans un endroit des plus reculés de la Sierra. Telle est son histoire. La confrontation n’est pas dans son répertoire."
Il faut alors imaginer. L’expérience des raramuris. L’expérience du vide. Vertigineux. Désarmant. Le refus de la confrontation, dans cette envoûtante région relativement ouverte au tourisme international.
Il faut imaginer, comme autant de jalons, de questions posées tout au long du trajet magique du fameux train touristique de la Sierra, le spectacle de ces formes si particulières que prend la roche volcanique, tantôt ôcre, tantôt rouge. Des formes. Des signes indescriptibles. Hallucinants. Effrayants. Beaux. Intrigants. Il faut imaginer, le rythme ternaire, envoûtant car répétitif, la mélodie sourde des tambours des Tarahumaras, dont on entend parfois l’écho qui se hisse au dessus des crêtes. Cette musique là, qui se marie parfois au son lancinant de l’acier sur le rail, et qui rajoute à ce sentiment d’étrangeté et de respect curieux vis à vis des indiens Tarahumaras. Il faut imaginer ce pays de signes…Et la tentation d’en rester à cet exotisme là.

Beaucoup de touristes repartent, contents, satisfaits de ce qu’ils ont vu. Sans soupçonner le pouvoir comme le sens, finalement pas si mystérieux, de signes qu’ils n’ont parfois ni pu, ni voulu déchiffrer…sans soupçonner le drame qui se joue, discrètement, un peu plus haut dans la montagne. Il faut pourtant imaginer le répertoire si particulier des raramuris dans ce théâtre d’ombres. Leur fuite, et leur lutte de silencieux résistants.

mercredi 6 mai 2009

5 de mayo (nos dieron la madre!)


Photo papier de Patzcuaro: le Mexique qui gagne!

Impossible de ne pas se souvenir de cette date.
Depuis les années 90, pas une année sans une pensée pour mes vendeurs de taquitos du bas de la rue, là bas, au DF.
Le 5 de mayo, c'est la date de la Branlée Magistrale reçue par les aventureux troufions en canasson de Napoléon le III par les troupes moustacho-Mexicaines, non loin de Veracruz.
Jour de fête nationale dignement célébrée depuis le 19ème. Ca mange pas de pain, soude un peu plus la Mère Patrie contre ces impérialistes d'opérette, par ailleurs passablement efféminés, selon la propagande officielle, et mets chaque année du baume au coeur national, quelques temps après avoir perdu une bonne partie de son territoire pour cause de rouerie impérialiste yankee au milieu dudit siècle.

Le "5 de mayo", c'est aussi la meilleure façon d'entamer "violemment/rigolardement" la conversation avec les troufions de rue, vendeurs de tacos, cireurs, batteleurs, journaleurs, tapineurs, lo que sea que suena y truena en la calle pues, sur le mode:
- Y de donde vienes tu?
- De Francia...
-Franchute? verdad, vrai de vrai? Ayyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy no mames franchute, que paso manoooo? 5 de mayo franchute!!Te dimos la maaaaaaaaaadre verdad guero?
Qui pourrait se traduire par:
5 mai, mais on t'a mis une grosse branlée, blond blond?

Et d'entamer une de ces rencontres de poésie urbaine inimitables, forfait illimité...
Et d'évoquer le sous-Napoléon en goguette comme s'il avait tenté son expédition coloniale juste avant l'ère Mitterand, quoi...

Dieu ce que le DF peut me manquer.
A vrai dire, le Mexique, c'est de loin mon pays préféré du continent.
Et celui dont je parle le moins ici, car j'ai, à chaque fois, l'impression de m'attaquer à un tel monument, à une telle monstrusotité magique, que je reste muet, impassible, fasciné, pétrifié...Les mots ne vont jamais, ne sont jamais assez précis.

Plus facile et commode pour votre serviteur, il est vrai, d'ergoter petit bras sur les K. et autres pingouins argentins, sur les braillards bolivariens, le G2 Cubain, balancer 2-3 portraits et autres musiques de merde, que d'aborder la Bête...

Mais bon, faut dire, aussi, 5 de mayo, gueyyyy, nos dieron la madrrrreeeeeeeeeeee!
Et ça, bien évidemment, ça calme...

mardi 10 mars 2009

Son et lumières



Paru dans LA JORNADA du jour, Mexico.

Pour en savoir plus sur la visite de Sarkozy et Bruni au Mexique, comme d'habitude, les articles et reportages audio de RFI font le travail.

dimanche 8 février 2009

Alpinisme



Ces années passées en Amérique latine, comme ces nombreuses sessions de lectures compulsives de bouquins d'"Histoire pour les Nulos" consacrés au continent, m'ont appris deux trois choses.

Et notamment.

Qu'il ne peut y avoir de coup d’État à Washington.
Jamais.
Impossible.
Inconcevable.
Voué à l'échec.
Il ne peut y avoir de coup d’État à Washington.
Parce que c’est la seule capitale du continent américain où il n’y a pas...d’Ambassade des États-Unis.

Et puis, une fois n'est pas coutume, emporté dans les méandres de l'actualité (naissance du NPA ce week-end), un souvenir m'est revenu, en écoutant la vieille garde de la LCR française. Mexico, dans les années 90. La visite de la maison de Léon, à Coyoacan (non loin de la maison de Frida Kahlo, d’ailleurs).

Et oui, le petit Léon (qui nous vient de Russie, kiti kiti kiti, qu'il est mignon).

Cette journée d'été, sèche, douce et polluée comme peuvent l'être certains dimanche dans la plus grande mégalopole du monde, je l'avais consacré à terminer la lecture d'une biographie barrata de l'Ancien Général en chef de l'Armée rouge (tout de même), et de l'achever par une visite dans la maison ou il se réfugia, ou il vécut. Un temps. Jusqu'à son assassinat par des agents staliniens.

Cette journée étrange de balancement entre années 30 et années 90, m'apprit deux-trois trucs. Et notamment:
qu'un trotskiste, un parti; deux trotskistes, une tendance; trois trotskistes, une scission.

Proverbe trotskiste: "il ne faut pas voir la paille dans l'œil du voisin, quand on ne voit pas le pic à glace qui est dans le sien".
Et vive la révolution piolétarienne!
Allez, on les aime bien quand même, les trotskos.

samedi 24 janvier 2009

De l'utilité du rite en politique (chez Hugo comme chez Emiliano)






Toute société a des rites.
Toute société politique a des rites politiques.

C’est tout pour aujourd’hui ?
Oui, merci.
(…)

L’histoire de toutes les sociétés révèle que «les rites sont des dispositifs qui servent à neutraliser l’hétérogénéité, à reproduire autoritairement l’ordre et les différences sociales» (J.Rivière).

Relis.

Relis encore.
Ta' bueno no?

Et le rite se distingue des autres pratiques car il ne se discute pas, il ne peut être changé ou s’accomplir à moitié. Il s’accomplit, et ainsi l’on ratifie son appartenance à un ordre. Si on le transgresse on en est exclu, hors de la communauté, et de la « communion » que cela suppose.

Chaque année, le Venezuela de Chavez, depuis maintenant 10 ans, a recours à la « ritologie »: Alo Presidente ; Cadenas - messages de plusieurs heures qui s’imposent sur toutes les fréquences de radio et télévision ; concerts, meetings ; fausses polémiques nationales et internationales créées pour détourner l’attention ; et surtout, une campagne électorale nationale, massive, omniprésente, chaque année.

Ces rites bolivariens sont à mon avis tout à fait comparables à ceux autrefois organisés par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (audacieuse terminologie…) du Mexique.
Ces rites ont contribué au renforcement de l’autorité tant symbolique que réelle du PRI sur ces 71 années de pouvoir, en favorisant notamment l’absence de contestation symbolique. La liturgie politique permanente menée par le PRI a ainsi contribué à sa longévité.
Une des différences évidentes, c’est le personnalisme autour de la figure du seul Chavez, et non autour d’un parti, dans un système présidentiel mexicain qui refuse toute réélection. Changer la tête pour ne rien changer au système…tandis que Chavez propose l’inverse ces temps-ci pour un référendum de plus : ne pas changer la tête, pour pouvoir changer le système (du moins est-ce l’aspiration de son mouvement).

La recherche laïque sur les rituels, du point de vue de leur simple fonction sociale, entreprise par Pierre Bourdieu, observe la « séparation » que crée le rituel. Les rites classiques, comme passer de l’enfance à l’âge adulte; mais aussi être invité pour la première fois à une cérémonie politique, à une fête civique, un meeting du candidat ou du leader, ou entrer dans un Museo Nacional ou une école et comprendre ce que l’on y expose sont, plus que des rites d’initiation, des « rites de légitimation » et d’ « institution ». Ils instituent une différence durable entre ceux qui participent et ceux qui restent en dehors.

Toute acte d’institution est un « délire bien fondé », disait Durkheim ; « un acte de magie sociale », conclut Bourdieu. Pour lui, la consigne qui sous-tend la « magie performative » du rituel est : « deviens ce que tu es ».

Au Mexique, le discours patriotique d’adhésion au projet national, sous forme d’injonctions permanentes (et que vivent encore un peu les petites filles de la toujours intéressante bloggeuse expatriée, E., à l’école d’Aguascalientes) pouvait se résumer ainsi : Toi qui as reçu la culture patriotique, la mexicanidad- la méxicanité, comme un don et qui la porte comme quelque chose de naturel, incorporé à ton être, comportes-toi comme tu l’es déjà, comme un Héritier. Profites des musées, de tes cours, de l’ordre social, le futur te sera donné. La seule chose que tu ne peux pas faire, dans un régime autoritaire, paternaliste et semi-corporatiste dans une moindre mesure encore, c’est abandonner tes devoirs, et vouloir prendre dans une certaine mesure ton destin en main.

Le pire adversaire qui soit n’est pas celui qui ne va pas aux rites ou aux meetings organisées par le régime (et ou ne pas aller peut valoir sanction pour le fonctionnaire), mais celui qui trahit l’héritage. Celui qui questionne si la démocratisation est réelle, ou si elle n’est qu’un pur habillage rhétorique. Celui qui questionne, par exemple, si les personnages illustres célébrés lors des fêtes patriotiques l’ont réellement été, si ces événements historiques se sont réellement déroulés.

Au Mexique, il faut resituer la place publique, le zocalo, l’école ou le musée dans cette logique de « théâtralisation du pouvoir », qui favorise les ritualisations culturelles. Pour que les traditions servent aujourd’hui de légitimation à ceux qui se les sont appropriés, il résulte indispensable de les mettre en scène. Le patrimoine existe comme force politique dans la mesure où il est théâtralisé par ces commémorations, ces monuments, ces musées.

Il faut bien voir qu’au Mexique, comme dans l’ensemble du continent latino-américain, l’analphabétisme commença à être un phénomène assez minoritaire il y a très peu de temps. Aussi n’est-il pas surprenant que la culture et par là même la mémoire historique, qu’elle mette en valeur la Révolution ou « L’Eternelle aspiration du PRI à la démocratie » ait été transmis visuellement. Sur les murs. Dans les rues.

Au Venezuela, la qualité artistique en moins, on peut avoir l’impression d’être aux prémisses d’un tel processus, également à l’œuvre sous la IIIème République française à certains égards (notamment, construire une Nation à partir de peuples ou visions du monde hétérogènes).

Car être un citoyen cultivé, ser culto, dans ce contexte, c’est d’abord appréhender un ensemble de connaissances, en grande partie iconographiques, sur cette propre histoire, et participer dans les mises en scènes où les groupes hégémoniques font que la société se donne à elle-même le spectacle de son origine, de ses fondements historiques.

Les hâtifs, trop pressés et les cuistres, trop enclins à tout balayer d'un revers de main, goguenards, ne voient que manipulation et réécriture de l'Histoire officielle; propagande et mensonges dans ces rites...

L’hypothèse a 1000 pesos : beaucoup, peut-être toutes, les Nations, ont besoin de ces doses de fictions pour commencer à exister et à se forger, à se construire comme identité stabilisée.

L’Amérique latine commence à s’émanciper véritablement et à « faire Nation » depuis le milieu des années 1990 à peine. Tous les leaders actuels y contribuent, Chavez encore plus clairement que d’autres. Qui sommes-nous pour y voir quelque chose de mauvais, de ridicule, de nocif, de négatif ?

Jules Ferry a bien alphabétisé la France entière…tout en conquérant au fer et au sang l’Algérie toute entière, dans le même temps ! Le pire et le meilleur, dans un même élan…
Les leaders des gauches actuelles, malgré leurs erreurs et dérapages autoritaires parfois, sont en train d’écrire de belles et importantes pages d’Histoire pour leur continent.

J’ai ainsi appris à apprécier la valeur de ces rites. A bouffer de leurs musées, de leurs écoles, de leurs meetings (j’ai même une collection fétichiste de tee-shirts de partis de gauche du continent).

Toute société a des rites.
Toute société politique a des rites politiques.

mardi 29 juillet 2008

Imaginer une identité: l'Amérique latine, c'est quoi?







NICARAGUITA, très jolie petite chanson du "patrimonio gauchiste" d'Amérique centrale

Imaginer une identité.

Deux livres de pâtes de Métis
Une demi-livre de filet d'espagnol
Cuit et haché menu
Une petite boîte de raisin secs dévote
Deux cuillerées de lait Malinche
Faire revenir des casques de Conquérants
Trois oignons de jésuites
Un petit sachet d'or multinational
Deux gousses de dragon
Une carotte présidentielle
Deux cuillerées de commères
De la graisse d'Indiens de Panchimalco
Deux tomates ministérielles
Une demie tasse de sucre lunette de fusil
Deux gouttes de lave de volcan
Sept feuilles de zizi (ne penses pas mal, c'est un somnifère)
Mettre le tout à cuire à feu doux
pendant cinq cent ans
Et tu verras le résultat.


Claribel Alegria (Nicaragua, 1924)

vendredi 25 juillet 2008

Quand c'est trop c'est Tropico

Il fait two chaud pouw twavailler.
Il faut two chaud, satane mois de juillet.

Quand c'est trop, c'est Tropico.
J'ai la flemme coco, entre deux ploufs dans l'eau...

Alors, je recycle du vieux message,
Au gout de Pulco Citron,
Le mois de juillet, les gens de passage,
Ont eu droit a cette decoction...

Yo.

Au dessus, la, il y a une rubrique finement intitule "Patxi se detxire" (car vois-tu, le T + X se prononce CH, comme TXE GUEVARA). Mais selon de proches informateurs, tu n'y vas jamais. Donc, je recycle en te le mettant sous le nez.


Je voudrais pas crever.

Ils étaient trois français, limite prolos, tout comme nous.
Débraillés, suants et rigolards. Des petits cons. Tout comme nous.
La trentaine bien sonné.
Nous en avions vingt.

L'un d'entre eux était cuistot. Un regard d'aigle, mais usé. A la fois hardi, impavide et inquiet. Ce gars dégageait une énergie étrangement fascinante, imputable à la poésie du personnage tout autant qu'aux grammes de farine de riz dont il devait se saupoudrer vaillamment le nez...

Je n'ai pas eu besoin de lui demander directement, rituel d'usage entre voyageurs de rencontre éphémère, ni de façon détournée, sa raison d'être en cet endroit du Mexique.

Il prêtait ses bras, une bonne partie de l'année, pour un de ces restaurants sans âme situés sur les aires d'Autoroutes du Sud de la France. L'Arche, même, que ça s'appelle.
De ces chaînes de bouffe aseptisée qui recoivent des milliers de vacanciers en partance pour le soleil.

Les ambiances de pause-pipi, de familles nombreuses descendant au Bled (qu'il soit toulonnais, portuguais ou marocain, de bled), de brumisateurs tout neufs, de gamins braillards car fatigués et de parkings aux odeurs d'éther. Bref les pause-repas, à l'Arche. "Tout un poème", me dit-il.
Et d'ajouter, lucide, mais pas totalement désabusé: "Et bien en cuisine, derrière, les clubs sandwich et tout ça, c'est moi."

Le reste de l'année, sur ses congés payés, il vient vadrouiller en Amérique latine. Et se retrouver.
Il tient à ma préciser et me prouver sa frugalité: il ne voyage qu'avec un pantalon, deux tee-shirts. Et un livre. Point barre. Des grands sacs de toile, complètement vides. Pour ramener des bouts de souvenirs, des bouts de terre, d'encens, de plantes, de tissus, d'artisanat. Des masques, aussi. Des cadeaux aux siens. Il aime bien les masques en bois de Chichicastenango, Guatémala. Mais préfère l'encens que l'on trouve au Chiapas.

Et c'est tout naturellement qu'il nous sort son livre. Il voyage toujours avec lui, depuis son premier voyage. La collection complète de Boris Vian. Version NRF. Abimée en ses coins et sur sa couverture par la route et par ce sac, démesurément, trop, grand.

Il y en a un qui va vous plaire.
Et de nous lire, avec juste l'intonation qu'il faut, en ce moment précis, "Je voudrais pas crever".

Une sorte de Pythie passablement cocaïnée, sans dessus-dessous, mais une Pythie tout de même.
*******

C'est Hermann Hesse, à travers son personnage de Knulp, qui nous rappelle qu'il faut des ecervelés, des Pythies cocainées (rajout de l'auteur) ou des vagabonds un peu poètes de cette espèce pour pouvoir porter, partout ou ils vont, un peu de la folie et du rire d’un gosse. Pour que partout les hommes les aiment, un peu, se moquent d'eux, aussi, et leur soient, surtout, reconnaissants.

C'est ce gars là, ce jour là, qui me fit découvrir ce poème; comprendre qu'on ne peut certes pas trop en demander au livre ; que c’est à chacun de nous de se faire une idée de la vérité et de l’ordre du monde ; que cela, on ne peut pas l’apprendre dans un livre ni même dans un poème. Mais qu'il peut, ce livre ou ce poème, nous porter quelque part. Vers quelque vérité.

Qu'il faut aller la chercher, cette idée.

Seuls le voyage, la quête, comptent alors.
Dans les effluves des marchés indiens du Guatémala, comme dans les arrière salles des cantines de l'Arche.

Boris Vian
Je voudrais pas crever

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne

Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères

Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux

J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs

Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le gout qui me tourmente
Le gout qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir gouté
La saveur de la mort...

lundi 23 juin 2008

Même la Vierge de Guadalupe...




Les cactus mexicains sont menacés par la concurrence chinoise
Tata Joelle, pour LE MONDE

A perte de vue, du vert et du noir. En rangs serrés, des milliers d'arbustes aux feuilles ovales charnues, hérissées d'épines, s'alignent sur la terre volcanique, aussi sombre que l'humus et enfin rafraîchie par les premières pluies. Le nopal (Opuntia ficus indica) est sans doute le plus mexicain des cactus - au point qu'il figure sur le drapeau national. Et le meilleur nopal pousse à Milpa Alta, au sud de Mexico, grâce à l'altitude et au savoir-faire des paysans, qui entretiennent les champs en terrasses construits par leurs ancêtres nahuatl.

A l'entrée de Milpa Alta, des banderoles trahissent pourtant l'inquiétude : "Chin-chun-chan nopales chinos" ("A bas les nopals chinetoques !"). Pour beaucoup de paysans, il est inadmissible qu'une plante née il y a sept mille ans sur le haut plateau central mexicain soit cultivée avec succès en Asie, puis revienne en Amérique sous forme de conserves, de cosmétiques et de compléments alimentaires. "Il y a plus de dix ans, raconte Mario Martinez, chargé du développement agricole dans la municipalité, des Chinois sont venus ici se faire expliquer la façon dont on cultive le nopal. Personne ne s'est méfié ! Ils se sont concentrés sur sa transformation industrielle, et maintenant nous voyons arriver des produits "made in China" à base de nopal." Depuis 2003, la Chine a même détrôné le Mexique au deuxième rang des fournisseurs des Etats-Unis sur ce marché.

"Ils copient absolument tout, même la Vierge de Guadalupe (emblème du catholicisme mexicain), soupire José Luis Cabrera, chef de la municipalité de Milpa Alta. Du coup, nous avons mis en route un processus de certification, afin d'obtenir une appellation contrôlée. Mais nous avons le plus grand mal à convaincre les gens d'ici qu'il ne faut pas se limiter à le commercialiser comme un produit frais."

BREVET

Depuis un demi-siècle, les paysans ont délaissé les autres cultures pour se consacrer à celle du nopal. "Ici, on l'appelle "l'or vert", car il fait vivre 13 000 familles", raconte Angelica Olvera, propriétaire, avec son père, d'une parcelle de 3,5 hectares.

Au Mexique, le nopal est d'abord consommé comme un légume, débarrassé à la main de ses épines, puis émincé, cuit à l'eau et mangé en salade. Sa couleur rappelle celle du haricot vert, mais sa consistance, à la fois croquante et gluante, surprend le palais occidental. Les étrangers découvrent vite ses vertus : il diminue le cholestérol, et surtout il fait baisser le taux de sucre dans le sang, un atout précieux dans un pays où le diabète prend l'allure d'une épidémie. Les experts encouragent les industriels de l'alimentation à employer de la farine de nopal pour fabriquer des tortillas (galettes) à valeur diététique ajoutée. Vendues sous la marque Nopalia, des tostadas (tortillas grillées) composées à 60 % de nopal ont fait une discrète apparition sur les rayons des grandes surfaces.

"On craignait que les Chinois ne déposent un brevet sur la plante. Mais l'Organisation mondiale du commerce ne le permet pas, rappelle M. Cabrera. En revanche, c'est tout à fait possible pour des dérivés industriels." Réveillés par l'incursion chinoise, les responsables de Milpa Alta explorent aujourd'hui d'autres voies, par exemple remettre au goût du jour l'usage du nopal pour fixer les pigments des peintures, comme on le faisait dans la construction traditionnelle. Il y a quelques mois, ils ont réussi à regrouper une dizaine de petites entreprises qui produisent des condiments, des marmelades ou même du shampooing à base du précieux cactus, leur proposant un label et des étiquettes.

Car, faute d'initiative, les nopaleros de la région de Mexico risquent de connaître le même sort que les fabricants de guayaberas du Yucatan, ces chemises tropicales blanches, très confortables par grande chaleur, que les ateliers chinois copient désormais à bas prix pour les vendre aux chaînes de distribution comme Wal-Mart.

Joëlle Stolz

lundi 19 mai 2008

Explorations


Une fois n'est pas coutume, Buenos Aires



Une fois de plus, Celia Cru'


Rien n'a été découvert,
parce que rien n'a été découvert totalement.
Ce ne sont que des approches, des révélations fragmentaires.
Plutôt que de découvertes, on devrait parler d'explorations, de trouvailles,
et même d'inventions.

Roberto Juarez


En parlant de découvertes...A la lecture de ce blog, 8 méridiens- parallèles 8, je sens bien qu'il va falloir un jour mettre la clé sous la porte. A quoi bon continuer, si tout y est! De la grande qualité. C'est soigné, c'est intelligent, c'est un passeport culturel pour les amériques latines.

Allez déguster cet extrait, sur un livre de Gruzinsky, la Grande référence sur le Mexique:

Si les civilisations précolombiennes ont incontestablement été occidentalisées, si toute l’Amérique latine porte en elle les traces d’une histoire irrémédiablement disparue, qui ressurgit des hiéroglyphes opaques de tel temple maya ou du catholicisme animiste de certains peuples andins, le métissage est, pour l’historien, bien plus complexe que ce qu’il est convenu de croire. Il ne s’agit pas de rechercher, au sein du monde européanisé d’Amérique latine, tous ces petits décalages qui rappellent la différence, le lointain, l’exotisme. Ni d’imaginer, au moment de la conquête, deux cultures solidement définies, qui se seraient affrontées jusqu’à la victoire définitive de la culture occidentale, dans laquelle auraient été oubliés quelques petits « restes » préhispaniques. Le métissage culturel, d’abord, est un phénomène de longue haleine, une suite de modifications minimes d’une culture qui, au terme de plusieurs décennies, parfois de plusieurs siècles, finissent par donner lieu à une situation nouvelle dont les origines sont extrêmement difficiles à saisir. Pour illustrer cette conception du métissage, Serge Gruzinski utilise l’image du nuage : forme mouvante en soi, un nuage s’amalgame à d’autres nuages, se transforme au gré des courants, change en permanence. Telles sont les cultures.

samedi 9 février 2008

300, la invasion de los mexicanos



Juste retour de l'Histoire: les mexicains récupèrent, par la démographie et la culture, les énormes territoires injustement perdus à la moitié du XIXième siècle.

Alors, quand les WASP de la frontière s'arment et beuglent: "This is and has always been my family land; I will defend it", on se dit que ce film historique sera décidémment plein d'action et de rebondissements "de la chingada", comme on dit par là bas (la chingada, pour à peu près tout).

vendredi 21 décembre 2007

Mexico: imaginer, c'est naître


Chapultepec, XXème siècle


Luis Mariano repose à Arcangues, 64. C'est pas plus mal

En guise de retour, quelques saillies de l'auteur du Labyrinthe de la solitude, l'immense Octavio Paz:

Les apparences sont belles dans leur vérité momentanée.

Il n'y a pas de moi, toujours nous sommes nous autres. La vie est autre, toujours là-bas, plus loin, hors de toi, de moi, toujours horizon...

La conscience des mots amène à conscience de soi : à se connaître, à se reconnaître.

Par la parole, l'homme est une métaphore de lui-même.

Savoir parler a toujours été savoir se taire, savoir qu'il ne faut pas toujours parler.

L'eau parle sans cesse et jamais ne se répète.

Nommer, c'est créer, et imaginer, c'est naître.

L'homme est un être qui s'est créé lui-même en créant un langage. Par la parole, l'homme est une métaphore de lui-même.

L'homme n'est pas une créature médiocre. Une partie de lui-même, murée, obscurcie depuis l'origine de l'origine est ouverte à l'infini. Ce qu'on appelle condition humaine est un point d'intersection d'autres forces. Peut-être notre condition n'est-elle pas humaine.

La solitude est le fond ultime de la condition humaine. L'homme est l'unique être qui se sente seul et qui cherche l'autre.

L'amour naît d'une attraction involontaire que notre libre arbitre transforme en union volontaire. C'est là sa condition nécessaire, l'acte qui transforme la servitude en liberté.

L'amour est la reconnaissance, dans la personne aimée, de cette capacité d'envol qui est propre aux créatures humaines.

Le sexe est la racine, l'érotisme est la tige et l'amour est la fleur. Et le fruit ? Les fruits de l'amour sont intangibles.

Toute oeuvre d'art est une possibilité permanente de métamorphose, offerte à tous les hommes.

vendredi 30 novembre 2007

La corvée d'eau des petites fées (Guatémala)


Paco de Lucia





Nous, le faux basque bondissant et le vrai breton bouillonnant:

- Hola!

Les gamines, de répondre, doucement:

- Hola!

- Euh, como estan? Todo bien? Désolés chiquitas, on est un peu perdus...C'est bien par là les grottes de Tupiztlan?

- Oui, cercita (tout près)...(l'ainée, baissant les yeux, intimidée, tout en pointant le bout du chemin.)

- Merci, muy amables! Oye, c'est lourd ces bidons d'eau, parece, no?

- Si, un poco (un peu) (petits rires discrets des petites fées)...

- Vous allez loin comme ça?

- Non, cercita! (tout près) (l'aînée, baissant les yeux, mais moins intimidée, tout en pointant le bout du chemin opposé.


- Cercita comment? Como un minuto o una hora?

- No, como media hora caminando no mas! Cercita! (une demi heure à pied, c'est tout!Tout près!)

- Et Papa ou Mama aussi ils viennent chercher l'eau des fois?

- Nan (rires)! No no! Mama travaille chez le patron, dans les champs.
Et Papa...(le petit doigt de l'aîné montre le ciel).

Malaise.Tentative d'empathie, malgré tout...

- Ah, il est plus là?

- Non, il est parti là haut...dans les terres du Nord, là bas en Istadousounidoss!

Nous tout penauds, sans comprendre ce mot barbare, pensant à un décès.

Et la petite fée, tout à coup:

- Là bas, au Nord, aux Istadosounidoss, aux Etats-Unis il est Papa. Depuis 5 mois. Arry Zona que ça s'appelle même...et après bah il vient ici. Avec des cadeaux et il est tout contento. Et après il repart, longtemps. Alla. Là bas. Pour travailler.

(...)

- Des fois il pleure et Maman aussi des fois...

(...)

- Et vous allez à l'école? (oui c'était le premier voyage et on était assez relous avec l'autochtone...)

- Des fois. Mais des fois non.

(...)

- Bueno, merci chiquitas! Gracias por todo!

Et les petites fées de rigoler, devant ces deux énergumènes à la peau étrange, aux dents exotiques, aux accents bizarres, aux questions toutes farfelues.
Et les petites fées de nous serrer la main, et de partir contentas, en sautillant malgré leurs bidons d'eau.

Les fées du Peten, dans le Nord du Guatémala, se sont alors peu à peu enfoncées dans le sentier de forêt tropicale. Chaque jour, avec leur petites mains et leur grand courage, elles assument leur corvée d'eau.

Que sont elles devenues?



Vers la fin du deuxième millénaire, date de ces photos, l’Amérique latine, les Caraïbes avaient approximativement 497 millions d'habitants contre 209 millions en 1960. La situation de l’approvisionnement en eau et l’assainissement s’était améliorée au cours de ces dernières années.
De nos jours, de fortes disparités subsistent dans la nature des prestations de services et le droit à l'eau pour les populations en milieu rural.
A l’an 2000, 71,5 millions de personnes n'avaient pas accès à l'eau potable en AmLatine; soit 9 % de la population totale. La population des zones rurales est la plus touchée : alors que la couverture globale des zones urbaines atteint 93,2 %, celle-ci n’était que de 64,6 % dans les zones rurales.
Source: BID-PNUD-IRD

jeudi 18 octobre 2007

Pendant ce temps là, à Mexico


Vendeur de rue, Mexique.
Photo historique; premier cliché Kodak en Amérique latine (pas de numérique en ce temps là, ma brave dame). C'est tombé sur le marchand de paniers.



Les vendeurs de rue délogés, le centre de Mexico respire (REPORTAGE)
Par Alexandre PEYRILLE


Alexandre Peyrille nous a pondu (je ne trouve pas d'autre mot) cette gentille petite note AFP. Catégorie reportage.
Il est mignon son petit oeuf.
On aurait cependant aimé ne pas sentir entre les lignes que, lui aussi, "respire" à nouveau. Qu'il se sent, lui aussi, quelque part soulagé de voir le centre de la plus grande mégapole du monde enfin "rendue" à ses "légitimes habitants".
On sent bien qu'il est content, lui aussi, de pouvoir découvrir les façades coloniales de la ville...
Sans plus se soucier de Lénine, des banquettes de moleskine (...Si Cantara!) ou des 15 000 vendeurs de rue brutalement empêchés de bosser (pardon "délogés", terme particulièrement impropre...).

Les vendeurs de rue délogés, le centre de Mexico respire (REPORTAGE)
Par Alexandre PEYRILLE


MEXICO, 13 oct 2007 (AFP) - Le centre de Mexico respire et offre un nouveau visage: des dizaines de rues qui avaient été envahies par les milliers d'étals des commerçants illégaux ont été rendues aux passants et aux automobilistes.
Vendredi, le coeur de cette mégapole de 22 millions d'habitants a connu une mutation radicale. Au lieu de se faufiler entre les étals et de se bousculer pour se frayer un passage, les piétons pouvaient se promener tranquillement en admirant les joyaux de l'architecture coloniale espagnole.
La circulation automobile était presque fluide et les traditionnels concerts de klaxons avaient disparu du paysage sonore. Des centaines de policiers étaient en faction pour faire appliquer la nouvelle politique.
Le maire de Mexico Marcelo Ebrard avait promis de mettre de l'ordre dans le centre de la capitale, mais les habitants doutaient de sa détermination à éradiquer le commerce informel, se souvenant des promesses non tenues de ses prédécesseurs.
Paulina Vazquez, une étudiante de 22 ans, est ravie de la nouvelle physionomie du quartier, situé près de la cathédrale et de la place du Zocalo. "On voit les façades, c'est une grande découverte, depuis que je suis née, jamais je n'avais pu me rendre compte de la beauté de certaines maisons, ici on est habituellement noyé dans la foule", témoigne la jeune femme.
La disparition brutale des "puestos" --où on pouvait acheter dans des boutiques de fortune DVD pirates, vêtements, montres ou télécommandes pour télévision-- est accueillie avec soulagement par les commerçants légaux et ceux qui se plaignaient de l'envahissement de l'espace public et de la vente de films pornographiques à la vue des enfants.
Abundio Ruiz, 65 ans, vit dans le centre depuis toujours et n'en croit pas ses yeux. "Regarde comme c'est beau", s'extasie-t-il en se promenant, avant de modérer son enthousiasme: "Je ne sais pas combien de temps ce plaisir va durer, car beaucoup de gens vont se retrouver sans travail".
Les 12 à 15.000 vendeurs du centre qui ont perdu leur commerce sont furieux. Dans la rue Corregidores, l'un d'entre eux a installé sur le trottoir une télévision sur laquelle il projète à l'aide de son caméscope les images de la manifestation de la veille.
Près du téléviseur des pancartes hostiles au maire ont été placardées: "Nous voulons travailler pas voler", "Marcelo, ne provoque pas la délinquance des jeunes", "Marcelo, quel avenir pour mes enfants?"
Carlos Ramirez, 35 ans, qui vendait des parfums, déclare qu'avant d'être élu, "le maire de Mexico avait promis de ne rien faire contre" le commerce informel. En échange, affirme-t-il, les vendeurs de rue avaient appelé à voter pour lui.
"J'ai trois enfants à nourrir, je vais devoir toréer (vendre à la sauvette) et si la police arrive, je pars en courant" avec la marchandise sous le bras, lance le père de famille qui travaille dans le centre depuis l'âge de 6 ans.
Le milliardaire Carlos Slim peut se frotter les mains. Il a acheté de nombreux immeubles du centre historique et si le maire de Mexico maintient le cap et parvient à ramener la classe moyenne dans le coeur de la capitale, ses investissements s'avèreront extrêmement rentables.
"Cela ne va pas durer, les vendeurs vont revenir, c'est toujours pareil. Ils les éloignent une ou deux semaines puis ils finissent par revenir", affirme appuyé sur son comptoir, le gérant d'une quincaillerie, se faisant l'écho d'une rumeur annonçant dès la semaine prochaine une "reconquête" du centre par les vendeurs de rue.


Je m'étonnerais toujours de l'incapacité des grands politiques de la région à s'intéresser et s'inspirer d'autres iniatives similaires plutôt réussies dans la région, avant d'envoyer les flics. Intéressant de voir comment Quito a réussi à récupérer tout ce bordel des mains de ces très-très-méchants informels, en construisant un marché spécial pour eux, avec chacun leur puestito-local de vente; ce qui permit leur incorporation "formelle", graduellement, à l'économie et fiscalité locale, notamment; voire comment Caracas a finalement empêché l'accès des informels du centre sur un grand boulevard, en promettant la construction de marchés similaires; j'imagine toujours pas construits à ce jour vu l'inefficacité légendaire des bolivariens, mais au moins l'intention y est; pareil dans de nombreuses villes du Brésil, ou ça a bien fonctionné; mais que la Mairie de gôche, du PRD, à Mexico, n'en soit resté qu'au milieu du guè (phase 1, répression, et puis phase 2, répression), me laisse pantois.

Alexandre est mignon.
J'attends la note de suivi, quand les 15 000, dont Mr le marchand de paniers, auront réinvesti les lieux, fissa.
Le principe de réalité se venge toujours des nains politiques à courte vue, pendant que leurs alliés proto-capitalistes de circonstances trouveront toujours marché plus juteux ailleurs.

By the way, addendum: Carlos SLIM est officiellement (FORBES), l'homme le plus riche du monde, devant Bill Logiciellibre. Etonnant non?

jeudi 16 août 2007

Les 5 soleils du Mexique


Peinture murale du Palais présidentiel, Mexique

Bon, c'est le tournant de la rigueur, 2ème phase.
Le premier fut nécessaire, tu en conviendras, toi, lecteur global.
Il faut se ressaisir. Et te recadrer, de temps en temps.
Ici on est pas chez mémé pour une aimable tea party. Ici, c'est pâté, Villageoise, chicha et réflexions de haute volée, pardi. Hors de question de se laisser aller à la démagogie éhontée du bloggeur lambda.
Trop de photos et d'explicit lyrics ces derniers temps sur ce site. Trop de mainstream. Trop de visites légères. Pas envie de me taper un lectorat qui cherche uniquement du nichon latino ici. Ou que sais-je encore. Bon. Voila. Tous privés de nichon. Aujourd'hui, une lecture essentielle, donc trop longue. Ce sera parfait. Ca vaut la peine, vaurien. Je veux une note de synthèse dans deux heures.

Les 5 soleils du Mexique par Carlos Fuentes. Le romancier mexicain trace ici la singulière destinée du peuple latino-américain. Il dit combien le désastre de la colonisation fut aussi le début d'un nouveau monde fertile. Il dit comment l'Amérique latine contient tous les mondes, et nous permet de mieux comprendre les dynamiques de notre époque. Il te donnera à comprendre, aussi, pourquoi Patxi est en transhumance ici, au fil de ces années. Ce texte a été prononcé par l'écrivain en français, à Paris, le 5 octobre, à l'occasion de la conférence inaugurale de la chaire d'études mexicaines Alfonso-Reyes. Mec, comment te dire, c'est énorme ça tu vois. Poderoso. Deux heures. Je veux rien entendre.
Les Cinq Soleils du Mexique, par Carlos FUENTES
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MUSICA

Au commencement, il n'y avait rien. Alors, pendant la nuit, les dieux se réunirent à Teotihuacán et créèrent l'humanité. Que la lumière soit, déclare la bible des Mayas, le Popol Vuh, qu'elle éclaire le Ciel et la Terre. Les dieux ne connaîtront la gloire que lorsque l'homme aura été créé.

Le visage du Mexique est celui de la création inachevée. Parce que la naissance du pays coïncide avec la création du monde, de l'homme et de la parole.

Le monde fut créé par deux dieux, racontent les mémoires vives du Yucatán : l'un nommé Cœur du Ciel, l'autre Cœur de la Terre. En se rencontrant, la Terre et le Ciel fertilisèrent toutes choses en les nommant. Ils nommèrent la Terre et la Terre fut. A mesure qu'elle était nommée, la création se diversifia et se multiplia. Nommées, les montagnes surgirent du fond des mers. Nommés, se formèrent magiquement les vallées, les nuages et les arbres. Et les dieux ont connu l'allégresse quand ils ont séparé les eaux et donné naissance aux animaux.

Mais rien de tout cela n'était doté de ce par quoi il avait été créé, c'est-à-dire la parole. Brume, tigre, pin, eau : muets.

Alors les dieux décidèrent de donner le jour aux seuls êtres capables de parler et de nommer toutes les choses créées par le verbe des dieux. Ainsi naquirent les hommes, afin que soit préservée jour après jour la création divine au moyen de ce qui fut à l'origine de la Terre, du Ciel et de tout ce qui s'y trouve : la parole. L'être humain et la parole sont ainsi devenus la gloire des dieux.

Il n'est nul mythe de la création qui ne contienne l'annonce de sa destruction. Parce que la création se déroule dans le temps, elle paie son existence en usure de temps. Et le temps, disait Platon, est l'éternité en mouvement. Les anciens Mexicains inscrivirent le temps de l'homme et de sa parole dans un succession de Soleils : cinq Soleils.

Le premier fut le Soleil d'Eau, qui périt noyé.

Le deuxième se nommait Soleil de Tigre et fut dévoré par une longue nuit obscure.

Le troisième, nommé Soleil de Feu, fut détruit par une pluie de flammes.

Le quatrième fut le Soleil de Vent; un ouragan l'emporta.

Le cinquième, croyaient les derniers Mexicains avant l'arrivée des Européens, est le nôtre. C'est sous son règne que nous vivons, mais lui aussi disparaîtra un jour, englouti, comme le furent les autres par l'eau, le tigre, le feu, le vent; lui le sera par un élément tout aussi redoutable : le mouvement. Le Cinquième Soleil, le dernier, porte avec lui ce terrible avertissement : le mouvement nous tuera.

Comment ne pas voir dans ces prophéties liées au mythe mexicain de la création un miroir de notre temps? Miroir où se reflète la persistante discordance entre les promesses de la vie et la certitude de la mort, entre la conscience éclairée, humaniste, scientifique, éthique, verbalisable et l'inconscience des pouvoirs, aveugles, qui mènent à la destruction, au silence, à la mort.

Les hommes qui possèdent le pouvoir - princes, prêtres, guerriers, scribes - l'exercent afin d'assurer au peuple que le temps durera, que le chaos naturel - feu, tigre, eau, vent - ne nous anéantira pas une nouvelle fois...

Regardons-nous dans ce miroir de l'antiquité mexicaine. Soyons attentifs, hier comme aujourd'hui, à l'instant où le verre se voile et cesse de refléter la vie; au moment où le miroir se rompt et annonce les années de malheur; malheur qui finit par s'abattre sur le monde indigène du Mexique.

Le dieu le plus célébré des anciennes cosmogonies mexicaines était Quetzalcoatl, le Serpent à plumes, dieu créateur de l'agriculture, de l'éducation, de la poésie, des arts et des métiers. Jaloux, les démons mineurs, menés par le dieu de la nuit, Tezcatlipoca, dont le nom signifie "miroir de fumée", se rendirent au palais de Quetzalcoatl pour lui offrir un cadeau enveloppé dans du coton. "Qu'est-ce que c'est?" se demanda le dieu bienfaiteur. C'était un miroir. Lorsque Quetzalcoatl défit le paquet, il vit pour la première fois son visage. Etant un dieu, il croyait qu'il n'avait pas de visage. Puisqu'il était éternel. En découvrant ses traits humains dans le reflet du verre, il fut saisi de crainte à l'idée d'être doté d'un destin également humain, c'est-à-dire historique, c'est-à-dire transitoire.

Cette nuit-là, il s'enivra et commit l'inceste avec sa sœur. Le lendemain, il quitta le Mexique sur un radeau de serpents et partit vers le Levant, promettant de revenir un jour pour voir si les hommes et les femmes s'étaient bien acquittés de leur tâche, à savoir préserver la Terre. Il promit de revenir à une date précise durant le Cinquième Soleil: l'année Ce Acatl, qui signifie "un roseau" et qui, dans les calendriers européens, correspond à l'an 1519 de l'ère chrétienne.

Et c'est précisément à cette date - le jour de Pâques de l'an 1519 - que le capitaine espagnol Hernán Cortés, à la tête de 508 hommes, 16 chevaux et 11 navires, débarqua sur la côte de Veracruz et se lança à la conquête du plus grand royaume indigène d'Amérique du Nord : l'empire aztèque gouverné par Moctezuma depuis la ville la plus peuplée - alors comme aujourd'hui - de l'hémisphère occidental, Mexico-Tenochtitlán.

Fondée par un peuple d'immigrants sur un lac où ils trouvèrent un aigle en train de dévorer un serpent, la cité des Aztèques s'appropria la promesse culturelle de Quetzalcoatl - la vie comme paix et création - mais en la liant à la promesse de Huitzilopochtli, le dieu de la guerre : une promesse d'expansion territoriale, de soumission des peuples les plus faibles, accompagnée d'exactions, de prélèvements de tributs et de la terreur des sacrifices humains.

Si naître peut constituer une blessure, car il faut pour ce faire quitter le ventre maternel, celle-ci est bientôt cicatrisée par le fait même de se trouver vivant, dans le monde. Mourir comme est mort l'univers des Aztèques est une blessure qui cicatrise difficilement, mais qui nous a obligés, nous les Mexicains, à construire quelque chose de nouveau, de différent et en même temps fidèle à nous-mêmes, avec le sang jailli de la terrible plaie infligée par les Espagnols au corps de la nation mexicaine.

Moctezuma, le Grand Tlatoani du Mexique, c'est-à-dire le Seigneur à la Grande Voix, Maître absolu de la Parole, est dépouillé de ses attributs par un Européen de la Renaissance, un Machiavel avant la lettre, Hernán Cortés, et une femme qui donne la langue indigène aux conquérants et la langue espagnole aux conquis: Marina, la Malinche, princesse esclave, traductrice, maîtresse de Cortés et mère symbolique du premier mestizo mexicain, du premier enfant de sang indien et européen mêlé.

Moctezuma hésite entre se soumettre à la fatalité des événements - le retour de Quetzalcoatl, au jour prévu par les prophéties - et combattre ces hommes blancs et barbus, montés sur des monstres à quatre pattes, armés de feu et de tonnerre. Cette hésitation lui coûte la vie: il n'est plus maître ni du temps ni de la parole. Son propre peuple le lapide. Cuauhtémoc, le dernier empereur, lutte pour la survie de la nation aztèque comme centre d'identification et d'adhésion des autres peuples du Mexique. Il est trop tard.

Cortés, en politicien machiavélique, a découvert la faiblesse secrète de l'empire aztèque : les peuples soumis à Moctezuma le haïssent. Ils s'unissent donc aux Espagnols pour combattre le despote centralisateur. Ils perdent la tyrannie aztèque, mais ils gagnent la tyrannie espagnole.

Ils gagnent cependant quelque chose de plus. Le sang de la conquête fait jaillir un pays nouveau, à la fois indien et européen; pas seulement espagnol, mais, à travers l'Espagne, méditerranéen, grec et romain, arabe et juif.

La prophétie s'est réalisée : le Cinquième Soleil a été détruit par le mouvement, le mythe par l'épopée, l'isolement par le transfert de cultures. Le premier Mexique, isolé dans ses montagnes, coupé de l'océan, fidèle aux mythes de ses ancêtres, va s'ouvrir au mouvement épique de l'univers en expansion, monde de découvertes et de migrations, de mercantilisme et de colonisation : le monde de la Renaissance. Soudain, les traditions qui constituent le Mexique se multiplient et se diversifient. Nous cessons d'être un centre d'exclusions pour devenir un centre d'inclusions. Le Cinquième Soleil s'est éteint dans le feu et la poudre à canon. La nation aztèque s'est effondrée.

Aussitôt, un nouveau soleil naissant, inachevé, se lève à l'horizon par où Quetzalcoatl est revenu. Les vieux pôles d'adhésion et d'identification disparaissent, de nouvelles alliances et de nouvelles identités s'établissent; une nouvelle ère a commencé pour le Mexique. Non plus seulement l'ère de la Conquête, mais celle de la Contre-Conquête. Car, pour chaque pique espagnole plantée dans le sol du Mexique, il y a une pique mexicaine plantée dans le sol de l'Espagne. Des Caraïbes à la Méditerranée, une double circulation s'établit.

Conquête et Contre-Conquête : les anciens dieux sont exilés, leurs temples anéantis, leurs sacrifices interdits. Le christianisme, lui, s'impose doublement, avec une force génétique, paternelle et maternelle. Par voie du Père, car la figure du Christ crucifié étonne et subjugue les Indiens : le nouveau Dieu ne demande pas que nous nous sacrifiions pour lui, c'est lui qui se sacrifie pour nous. Nous ne sommes pas les fils du conquérant, mais du rédempteur.
Par voie de la Mère, car le sentiment d'abandon qui suit la conquête est vite compensé par une opération politique et raciale étonnante : la Vierge Marie, la Mère de Dieu, apparaît au plus humble des paysans indigènes et lui offre des roses en plein hiver. C'est une vierge à la peau sombre, elle porte un nom arabe, elle devient la mère pleine de pureté du nouveau Mexicain : Santa María de Guadalupe. Nous cessons d'être les fils de la Malinche: notre mêre purifiée s'appelle Guadalupe.

L'art du baroque, qui dans l'Europe de la Réforme et de la Contre-Réforme sert de refuge aux sensualités prohibées, sauve le Mexique d'un abîme encore plus profond. Le baroque mexicain comble le vide entre la promesse utopique du Nouveau Monde imaginé par l'Europe - la politique de Thomas More - et la terrible réalité de la colonisation imposée par l'Europe - la politique de Machiavel. Entre More et Machiavel, Erasme de Rotterdam ouvre le champ de l'humanisme, la sereine folie où tout est relatif, tant la foi que la raison. Il n'est pas d'influence intellectuelle plus grande dans le monde hispanique que celle du sage de Rotterdam. Nous sommes donc, comme partie de l'Extrême Occident, les descendants de Thomas More, Niccolo Machiavelli et Desiderius Erasmus.

Le Baroque, nom d'une perle, c'est-à-dire d'une exagération, ouvre un espace dans lequel le peuple conquis peut représenter son ancienne foi en la masquant sous les formes et les couleurs, les unes et les autres fort abondantes, d'un autel couronné d'anges bruns et de diables blancs.

Le Baroque s'empresse de remplir les vides de notre histoire collective et individuelle après la Conquête avec tout ce qui lui tombe sous la main, argent et poussière, or et excrément. C'est l'art du Sixième Soleil, soleil sexuel du métissage, plexus solaire de l'émotion. Une nouvelle généalogie américaine s'est développée sons les auspices du baroque. Grâce à elle, les silencieux ont retrouvé la voix, les anonymes ont trouvé un nom : Indiens, métis et Noirs.

Toutes ces données font de nous, Hispano-Américains, les témoins de la terrifiante simultanéité de notre mort et de notre naissance. Nous avons tous devant les yeux de notre présent le spectacle de l'acte qui nous a engendrés. Eternels témoins de notre propre création, nous les descendants des Espagnols et des indigènes d'Amérique, nous savons que la Conquête fut un événement cruel, sanglant, criminel. Un événement catastrophique. Mais pas un événement stérile.

Nous sommes nés métis, d'emblée. Nous parlons l'espagnol, en majorité. Et que nous soyons croyants ou non, nous avons grandi dans la culture catholique, mais un catholicisme syncrétique, incompréhensible sans ses masques indiens, puis noirs. Nous sommes le visage d'un Occident mâtiné, comme l'a dit le poète mexicain Ramón López Velarde, de maure et d'aztèque - et, ajouterai-je pour ma part, de juif et d'africain, de romain et de grec.

Le fait est que nous ne sommes pas restés dans le désastre qui nous a fait naître. Dès le premier moment, nous nous sommes posé les questions de l'identité: "Qui sommes-nous? Quel est le nom de ce fleuve? Comment s'appelait, avant, cette montagne? Qui ont été nos pères et nos mères? Reconnaissons-nous nos frères? De quoi avons-nous mémoire? Que désirons-nous?"

Puis nous nous sommes posé les questions de la justice: "A qui appartiennent légitimement ces terres et leurs fruits? Pourquoi si peu ont-ils tant? Pourquoi tant ont-ils si peu?" De nous être formulé ces questions depuis le XVIe siècle fait de nous, les Mexicains - peut-être -, les plus anciens citoyens du XXIe siècle. Les questions de la fondation du Mexique métis sont les questions de la société migrante et contradictoire de notre époque, coincée entre l'identité traditionnelle et l'altérité modeme, le village local et le village global, l'interdépendance économique et l'indépendance politique. Le Mexique vit dans cette problématique si actuelle depuis cinq cents ans.

La révolution mexicaine fut une tentative - la plus importante de notre histoire - pour reconnaître la totalité culturelle du Mexique, convaincu qu'aucune de ses parties n'était sacrifiable. Les grandes chevauchées des hommes de Pancho Villa dans le Nord et des guérilleros d'Emiliano Zapata dans le Sud sont une revanche contre la mort du Cinquième Soleil qui tua dans son mouvement l'univers indigène. Le mouvement révolutionnaire de 1910 a fondé un nouveau soleil, le Soleil de la reconnaissance mutuelle, de l'acceptation de tout ce que nous avons été, de la valeur accordée à chacun des apports qui font du Mexique une nation multiculturelle dans un monde lui aussi de plus en plus varié et pluraliste.

Le temps révolutionnaire naît d'une nouvelle blessure : un million de morts en dix années de combats acharnés; une destruction de richesse incalculable... Bon nombre de ces blessures cicatrisent grâce à la réussite majeure de la révolution : le processus d'autoreconnaissance nationale, la découverte d'une continuité culturelle qui a survécu à tous les avatars de l'histoire, mais qui ne se reflète pas encore suffisamment dans l'histoire politique et économique du pays.

C'est dans la culture que la révolution s'incarne : pensée, peinture, littérature, musique, cinéma... Une révolution qui fait taire les voix de la création et de la critique est une révolution morte. La révolution mexicaine, avec tous ses défauts, n'a pas réduit ses artistes au silence : le Mexique a compris que la critique est un acte d'amour, le silence une condamnation à mort.

Nous sommes ce que nous sommes grâce à cette découverte de soi qui s'est produite pendant les années de la révolution. Grâce à la philosophie de José Vasconcelos, a la prose d'Alfonso Reyes, aux romans de Mariano Azuela, à la poésie d'Octavio Paz, à la musique de Carlos Chávez, à la peinture d'Orozco, Siqueiros, Tamayo, Diego Rivera et Frida Kahlo... Nous ne pourrons plus jamais cacher nos visages indigènes, métis, européens: tous sont les nôtres.

Le miroir de Quetzalcoatl s'est empli de visages : les nôtres. Mais le temps de la révolution établit aussi et indubitablement un accord tacite. Lequel dit, en substance : organisons le pays dévasté par l'anarchie et la guerre. Créons des institutions, créons des richesses, créons le progrès, l'éducation, la santé, et un minimum de justice sociale.

Par ailleurs, en bons scolastiques, préservons l'unité, contre la réaction interne, contre les pressions nord-américaines, afin d'atteindre les objectifs de la révolution : réalisons le bien commun thomiste au moyen de la hiérarchie augustinienne. Les fidèles - entendez : les citoyens - ne peuvent connaître la grâce divine - entendez: la démocratie - par leurs seuls moyens. Voici le pacte : stabilité et progrès, mais sans démocratie et pluralisme. Pourquoi?

Pour nous épargner les dictatures militaires, les trop longs séjours au pouvoir, tous ces facteurs du déséquilibre latino-américain. L'armée respecte les institutions, la présidence aussi : tout le pouvoir à César, mais pour six ans seulement, jamais plus; pas de réélection, comme l'a demandé Madero au début de la révolution en 1910.

Mais Madero demandait aussi le "suffrage effectif". Et ce vote plein et entier, transparent, crédible, nous ne l'avions pas eu pendant soixante-dix ans. Nous avons lutté pour l'obtenir : aujourd'hui, c'est une réalité. Que s'est-il passé? La révolution, par sa politique de santé, d'éducation et de développement national, a suscité de nouvelles classes moyennes, jeunes, laborieuses, et une nouvelle classe ouvrière industrielle. Plusieurs générations de Mexicains ont été élevées dans les idéaux de la justice, de liberté, de progrès, de démocratie. Finalement, les enfants de la révolution ont demandé les derniers fruits de la révolution : développement économique avec démocratie politique et avec justice sociale.

Ils ne sont pas les seuls. Toute l'Amérique latine réclame l'union de ces trois facteurs - démocratie, développement et justice - sans ajournements byzantins, sans sophismes intolérables : démocratie, développement et justice. Ce n'est qu'ainsi que notre grande culture ininterrompue donnera vigueur et stabilité à nos systèmes politiques.

En l'an crucial 1968, la jeunesse mexicaine a exigé démocratie et justice à un appareil officiel devenu sourd, imbu de soi et implacable dans sa réponse autoritaire. N'étions-nous pas en train de vivre le "miracle mexicain"? Que voulaient-ils ces étourdis imberbes, lecteurs des philosophes de la destruction, agissant sous l'emprise de Marcuse et de l'exotique mois de mai parisien? Le massacre du 2 octobre 1968 à Tlatelolco, place des Trois-Cultures, a marqué le commencement de la fin pour le système du Parti révolutionnaire institutionnel.

Le Mexique a commencé sa renaissance politique, son aggiornamento, au prix de trois cents, de cinq cents jeunes cadavres - un seul aurait suffi - et avec un double mouvement, il faut le reconnaître, de bas en haut et de haut en bas. Aujourd'hui, trente ans après Tlatelolco, nous avons une politique pluraliste: 53% des citoyens sont gouvernés par les partis d'opposition, aussi bien de gauche (Parti de la révolution démocratique) que de droite (Parti d'action nationale). Et, tandis que la liberté critique s'épanouit dans les moyens de communication, c'est encore l'opposition qui détient la majorité à la Chambre des députés.

En l'an 2000, nous aurons d'ailleurs un scrutin présidentiel qui, pour la première fois, pourrait ouvrir la voie à un candidat issu de ses rangs. D'autant, plus que, désormais, les institutions électorales sont crédibles et le vote respecté. C'est un long parcours, depuis l'empire de Moctezuma, l'empire colonial espagnol, la fausse république des tyrans ou la république héréditaire émanant de la Révolution. Et, pourtant, les problèmes sont là.

La révolte indienne au Chiapas, en janvier 1994, a été un avertissement : les oubliés - les dix millions de Mexicains qui appartiennent aux cultures ancestrales du pays - ont demandé à se faire entendre. Ils ont posé un problème profond : comment assurer les bienfaits essentiels du progrès - santé, éducation, logement - sans sacrifier les traditions communautaires séculaires qui, chez les Indiens, sont le ciment et le sens de leur appartenance, de leur identité?

Il faut dire que nous partageons, avec toute l'Amérique latine, d'énormes problèmes d'injustice sociale, de pauvreté et d'inégalité. Nous sommes quatre cent cinquante millions de Latino-Américains. La moitié d'entre nous - c'est-à-dire deux cents millions de personnes - vit, ou plutôt survit, avec 90 dollars ou moins par mois. La moitié de nos populations est âgéede dix-huit ans ou moins.

Selon le Parti social-démocrate suédois, un investissement de 9 milliards de dollars parviendrait à couvrir les besoins élémentaires éducatifs des pays en développement. Or la consommation de cosmétiques aux Etats-Unis est, précisément, de 9 milliards de dollars par an. Ce monde-ci est-il tolérable? Les besoins fondamentaux d'eau, de nourriture et de santé des pays pauvres pourraient se résoudre avec un investissement initial de 13 milliards de dollars. Or la consommation de glaces en Europe s'élève, précisément, à 13 milliards de dollars par an. Ce monde-ci est-il tolérable?

Les injustices et les inégalités qui persistent au Mexique et en Amérique latine s'inscrivent dans le processus de mondialisation dont le double visage est semblable à Janus. La facette positive comprend le progrès technologique époustouflant, la rapidité des communications, l'universalité de l'information, l'impossibilité d'occulter, comme dans le passé, les abus des tyrans locaux et, surtout, les enjambées gigantesques qui nous acheminent, d'une part, vers la consécration des droits de l'homme en tant que fait universel, et, d'autre part, vers le caractère absolument imprescriptible des crimes contre l'humanité.

Mais la facette négative saute, elle aussi, aux yeux : la distance qui sépare ceux qui sont à la pointe du progrès technologique de ceux qui sont à la traîne peut s'avérer infranchissable et faire des laissés-pour-compte des exclus de la course. L'information est, certes, abondante. Est-elle, pour autant, bonne et suffisante? Sommes-nous bien informés ou, au contraire, trop et mal informés?

Les capitaux circulent avec une rapidité vertigineuse. Mais la majorité d'entre eux, au moins 80%, sont des capitaux spéculatifs et seulement 20% sont productifs. Aussi un gouffre croissant s'ouvre-t-il entre le premier et le tiers monde et, à l'intérieur de chacun de ces sous-ensembles, entre ceux, minoritaires, qui possèdent beaucoup et ceux, majoritaires, qui possèdent três peu ou rien. C'est le darwinisme global.

Or tout cela surgit dans une réalité qui n'a pas encore trouvé son cadre juridique, sa légalité. Dans le nouvel ordre mondial, Etat, nation, souveraineté, non-ingérence, droit international sont des notions en crise. Les empires s'écroulent, les nations se divisent, le droit du plus fort s'impose et, bien au-dessus des vieilles structures en crise, un nouveau pouvoir sans juridiction parcourt le monde: je pense ici au narcotrafic. Celui-ci est d'ailleurs renfloué par la consommation du premier monde, qui attise la production du tiers monde, lequel est à son tour accusé d'être à la source du problème et se voit infliger une punition: la certification de certificateurs non certifiés. Alors, comment répondre au Mexique, en Amérique latine, que le cosmos qui peut devenir chaos est bien là et qu'il ne va pas s'évanouir?

Les injustices et les inégalités qui persistent au Mexique et en Amérique latine s'inscrivent dans le processus de mondialisation dont le double visage est semblable à Janus. La facette positive comprend le progrès technologique époustouflant, la rapidité des communications, l'universalité de l'information, l'impossibilité d'occulter, comme dans le passé, les abus des tyrans locaux et, surtout, les enjambées gigantesques qui nous acheminent, d'une part, vers la consécration des droits de l'homme en tant que fait universel, et, d'autre part, vers le caractère absolument imprescriptible des crimes contre l'humanité.

Je crois qu'il n'y a pas de gouvernance globale qui ne se fonde sur la gouvernance locale. Les problèmes globaux ont des solutions locales. Au Mexique, il nous faut combattre la corruption, abattre la criminalité, protéger l'environnement mais, surtout, profiter de notre immense capital humain qui est là, qui attend, qui émigre aux Etats-Unis, mais qui pourrait rester pour organiser la vie démocratique et productive. Pour mettre en place des programmes de santé, des voies de communication, des zones écologiques pour la protection des forêts. Qui pourrait inventer des mécanismes d'épargne ou encore de crédit. Créer des petites et moyennes entreprises. Apprendre ou enseigner. Car, sans l'éducation, tous les autres projets - politiques, sociaux et économiques - seront voués à s'effondrer. Tout cela requiert un cadre démocratique, porteur d'un équilibre entre l'Etat, le secteur privé et la société civile. Le Mexique et l'Amérique latine ont créé, contre l'anarchie du XIXe siècle, des Etats nationaux viables. Ils sont devenus, dans la seconde moitié du XXe, trop grands, pas forts mais grands, et même enflés.

Les politiques d'amaigrissement de l'Etat ont une limite : l'Etat, un Etat fort, est plus nécessaire que jamais au Mexique et en Amérique latine, pas en tant qu'Etat propriétaire, mais en tant qu'Etat régulateur et normatif. Les agents économiques du secteur privé n'ont pas encore, chez nous, la force nécessaire pour se passer de l'Etat. Mais l'Etat non plus ne peut se passer d'un secteur privé entreprenant, qui sache occuper les espaces que l'Etat ne doit et ne peut pas accaparer. Tout cela dans les limites qu'impose le contrat social.

Le troisième facteur est, bien sûr, la société civile, avec ses syndicats, ses coopératives agraires, ses associations féminines ou de quartier, avec son respect des préférences sexuelles et du droit des personnes âgées.

Le Mexique partage une dramatique frontière commune avec les Etats-Unis d'Amérique. Trois mille kilomètres de long, du Pacifique au golfe du Mexique. La seule frontière tangible entre une nation hautement développée et une nation en voie de développement. La frontière la plus active du monde: cent millions de personnes la franchissent dans les deux sens chaque annéc. Une frontière économique : le Mexique est le deuxième client mondial des Etats-Unis, les Etats-Unis sont le premier marché pour les exportations mexicaines.

Une frontière qui constitue un défi : cinq mille sans-papiers par jour, travailleurs mexicains réclamés par le marché nord-américain, traversent chaque jour la frontière. Les mandats qu'ils envoient au Mexique représentent déjà notre deuxième source de devises.

Frontière poreuse : non seulement produits et main-d'œuvre la franchissent à tout instant, mais aussi des idées, des coutumes, des informations. Frontière culturelle: la culture anglo-américaine influence le Mexique tant au niveau supérieur de ses grands créateurs (cinéma, littérature, musique) qu'au niveau commercial le plus superficiel et le plus détestable. La culture mexicaine influence les Etats-Unis à des niveaux plus profonds : famille, morale, religion, solidarité, cuisine, imagination artistique, langue... Trente millions de personnes parlent l'espagnol aux Etats-Unis. Combien sommes-nous au Mexique à parler l'anglais? Très peu.

Et il ne faut pas oublier que le travailleur mexicain en Californie, en Arizona ou au Texas se retrouve en fait sur une terre qui fut la sienne, jusqu'en 1848, qui fit partie de la république du Mexique et, avant encore, de l'empire espagnol.

Un nouveau soleil, donc, semble naître, après la fin de la guerre froide, à l'horizon du Mexique et du monde. La guerre froide terminée, les Latino-Américains veulent nouer des relations de plus en plus étroites avec le reste du monde.

Il y a cinq cents ans, le Vieux et le Nouveau Monde se sont rencontrés dans ce Mare Nostrum qu'est la mer des Caraïbes, notre Méditerranée. Et, de même que la Méditerranée fut un lieu de rencontre des cultures, dans les Caraïbes, nous avons fondé une civilisation d'ascendance indigène, africaine et européenne, qui parle le français, le néerlandais, l'anglais, l'espagnol, le portugais et de nombreux autres idiomes nés sur les navires d'esclaves et dans les plantations.

A l'avenir, nos relations avec l'Europe auront l'amplitude que les Européens voudront bien leur donner. Nous savons que nous ne sommes pas à la tête de vos priorités. Mais l''Europe ne sera jamais l'Europe sans cette partie du monde qui ressemble le plus à l'Europe : le nouveau monde des Amériques.

Des deux côtés de l'Atlantique, nous sommes responsables d'une certaine idée de l'Europe hors de l'Europe. Nous faisons partie du meilleur que l'Europe a promis au reste du monde. Et nous serions tous aussi coupables si l'Europe permettait une nouvelle fois que l'humanité, la sienne comme la nôtre, se trouve dégradée par des politiques basées sur la peur de l'autre.

Apprenons à vivre avec ceux et celles qui ne sont pas comme toi et moi. Tel sera sans doute le défi le plus sérieux du prochain siècle. Nous serons tous - individus, nations - de plus en plus importants les uns pour les autres. Cependant, nous ne serons efficaces sur le plan international que si nous nous montrons responsables sur le plan national. Il revient à chacun de mettre de l'ordre dans sa propre maison. Jamais dans son histoire...

Le monde change. Jamais l'Amérique latine n'a connu une telle prépondérance de systèmes démocratiques. Mais, même si la démocratie s'affirme dans les scrutins, dans les parlements, dans la liberté d'expression, et dans les contre-pouvoirs qui soumettent le pouvoir exécutif à leur surveillance - toutes choses essentielles et souhaitables -, il lui reste à s'affirmer par la justice sociale, par le bien-être de la société.

Si la démocratie politique reste sans traduction concrète pour l'individu et ses proches, alors la tentation autoritaire - notre plus vieille tradition politique - peut refaire surface, tel un fantôme mensonger qui nous dit: "Moi, l'homme fort, je peux vous donner le bonheur. Ayez confiance en moi." Cela est évidemment faux. Le bonheur, s'il existe, nous ne le trouverons qu'en unissant le meilleur de nous-êmes, le plus précieux de notre accomplissement - notre culture multiséculaire -, à ce qui demeure inachevé : une communauté politiquement démocratique, économiquement productive et juste, socialement parlant.

Le Mexique et l'Amérique latine ont une culture ininterrompue, millénaire, depuis les anciennes civilisations mayas, aztèques et quechua, jusqu'aux manifestations les plus modernes de l'art, de la musique, de la littérature, de l'architecture et de la pensée. C'est une culture résolument tournée vers l'avenir, puisque son origine est migratoire. Elle est placée sous le signe de la rencontre et tire sa force du métissage. Ainsi, nous sommes le miroir du XXIe siècle. Son présage. Nous ne nions pas l'immensité des problèmes, mais la grande culture du Mexique, l'immense énergie de mon pays, répond par la voix de l'imagination, de la diversité raciale, du pluralisme culturel, de la vocation internationale et de la volonté de création.

Voyez dans cette histoire l'ensemble des visages d'un monde inachevé, d'une histoire encore à faire, d'une création qui ne se repose jamais car elle n'a pas encore terminé sa tâche. Voyez dans le Mexique un exemple suprême de la vitalité de l'histoire : le passé est présent. Il n'y aura pas de futur vivant avec un passé mort. N'ayons pas peur des contacts entre les cultures. Isolées, elles meurent; seules les cultures en communication avec d'autres cultures restent en vie. Si nous ne reconnaissons pas notre humanité dans les autres, nous ne la reconnaîtrons jamais en nous-êmes.

Un nouveau soleil se lève; il attend de nous qu'au nom de toutes les cultures, au nom des valeurs, nous préservions la valeur suprême : la continuité de la vie.


Carlos Fuentes
28 octobre 1999