jeudi 17 janvier 2008

Otages des FARC: si c'est un homme


Images télé d'un processus systématique, planifié et méconnu de déshumanisation


El Mono Jojoy, un des 7 commandants du Secrétariat des FARC, pavanne et passe en revue la cage barbelée de certains otages. Les premiers récits de sadiques, je les ai découvert avec Primo Levi

"Si c'est un homme", de Primo Levi.

Poème en exergue:

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.


Si c'est un homme, c'est l'expérience des camps d'extermination des juifs, vécue par l'auteur. Le récit de la lutte, de l'organisation pour la survie des prisonniers, le quotidien et son surréalisme sauvage et absurde. Primo Levi montre les horreurs de la déshumanisation des camps.

Avec des mots, simples, descriptifs. Donc terribles de sens. Des références littéraires, comme La Divine Comédie de Dante : là où Dante descend dans les neufs enfers avant de retrouver le paradis, Primo Levi s'enfonce dans l'horreur de ce camp de concentration.

Primo Lévi le survivant ne fait que décrire.
Pour ne pas oublier que l'humanité et la civilisation sont mortelles.

Lire les tout derniers témoignages de 8 otages des FARC m'a immédiatement renvoyé à ces souvenirs de lecture. J'en suis désolé, car les comparations historiques sont souvent hasardeuses.

De la cruauté absolue des FARC.
Je cherche quelqu'un de bonne volonté pour traduire les articles et témoignages suivants. Histoire de les poster un peu partout.
El Tiempo
Semana.

Que nous transmettent-ils?

De l'espoir, un peu, et surtout beaucoup de souffrance.
Les lettres, lues par une fille, une mère, un fils, un frère, sont à en tous points bouleversantes.

Mme Consuelo Gonzalez a apporté des lettres et des photographies de l'ancien gouverneur du Meta (centre) Alan Jara, des ex-députés Jorge Eduardo Gechem, Gloria Polanco et Orlando Beltran, ainsi que de quatre officiers et sous-officiers de l'armée et de la police colombiennes.
car il faut dire leur nom, voir les visages de leur famille.
Leur rendre une visibilité qu'ils ont complètement perdus en Colombie, depuis trop longtemps.

Si pour Clara et Consuelo, l'heure est aux retrouvailles, leur joie ne leur fait pas oublier pour autant leurs autres compagnons d 'infortune, qui se trouvaient dans les mêmes espaces de détention.

Plusieurs otages se plaignent dans les lettres d'être enchaînés, attachés à des troncs d’arbres en permanence, selon les témoignages des familles. "Je demande avec respect et humilité à Manuel Marulanda (le chef des Farc) de mettre fin aux chaînes", a imploré Marleny Orejuela, directeur d'Asfamipaz, une ONG qui regroupe les familles des militaires et policiers aux mains de la guérilla.

"Nous avons reçu cinq photos et plusieurs lettres, certaines adressées à mon fils, d'autres à moi-même et à la famille", a déclaré Claudia Rugeles, l'épouse de Jara, enlevé le 15 juillet 2001, dont elle n'avait pas de preuve de vie depuis cinq ans. Deyanira Ortiz, l'épouse de Beltran, retenu en otage depuis le 28 août 2001, a indiqué avoir reçu également des lettres et des photos, qu'elle regardera en présence de sa famille.

On apprend que la guerrilla oblige les otages à faire leurs besoins dans la même gamelle qui leur servira pour manger.


Je te demande de relire cette dernière phrase.

On apprend qu'ils sont enchaînés, le jour avec de lourdes chaînes de fer autour du cou et des jambes, mais aussi avec de gros bâtons de bois, en dépit de leurs multiples maladies et leur incapacité évidente à s'échapper.


Toute la cruauté imaginable des FARC y est décrite ou apparait en filigrane.
Il n'y a pas de mais.
Il n’y a pas de « oui mais les Etats-Unis avec Guatanamo ébé gna gna gna… ».
Ortega, le révolutionnaire fushia, président du Nicaragua, a aujourd'hui défendu la "lutte de libération" des FARC.
"Oui, mais", relativiste.
« Oui mais les militants de l’UP ont été massacré dans les années 80 ».
Il n’y a pas de mais.

Pour les otages, chaque jour est une menace, une incertitude totale sur la perpétuation de leur existence même: animaux sauvages, maladies difficiles à soigner dans l'humidité hostile de la jungle, paludisme ou leishmaniasis sont fréquents. La faim, terrible, qui tenaille. Les diarrhées permanentes. Les insectes qui harcèlent.
Les marches interminables de plusieurs jours, en permanence. Dormir n’ importe où.
Ne plus pouvoir marcher. Se lever, sur ses bras. Ne pas être autorisés à lire, à maintenir ses rares objets personnels, cadeaux de famille (slips, chaussettes, chemises, qui sont autant d'ultimes liens avec sa famille). Des douleurs insoutenables dans la colonne vertébrale. Des douleurs psychiques indescriptibles.

Et l’on apprend qu’Ingrid, comme 5 autres, ont eu de tels problèmes de santé qu’ils sont parfois transportés dans des hamacs de fortunes. Tels des sacs de légumes.

Ingrid est bien plus mal que ce que l'on pensait.
Elle aussi a droit aux chaînes, selon ces lettres.

Et cette phrase, terrible, d'un homme retenu depuis 1998:
Me atormenta la maldad del malo y la indiferencia del bueno
Je suis tourmenté par la cruauté du Mauvais, tout autant que par l’indifférence du bon.

Je suis tourmenté par la cruauté du Mauvais, du bourreau, tout autant que par l’indifférence du bon, la revictimisation du silence, du déni.

La Colombie va enfin, peut être, se réveiller de sa tropeur, que personne n'est en droit de juger ou condamner, car il faut bien vivre dans un pays à la violence politique endémique.

Le 4 février, un énorme mobilisation internationale s'annonce.
Les FARC doivent céder et libérer SANS CONDITIONS toutes et tous les otages.

N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,

Si c'est un homme.
Se questo è un uomo.

3 commentaires:

Francis a dit…

Il fallait le dire et l'écrire. Tu l'as fait, on ne saurait mieux faire. Chapeau !

Anonyme a dit…

Tu as tout dit.
Loula

Benjamin a dit…

Des dingues psychopathes d'un côté, un monstre froid de l'autre, aux fréquentations plus que suspectes avec les escadrons de la mort de sinistre mémoire (encore aujourd'hui il vaut mieux ne pas être syndicaliste en Colombie...)

Pauvres gens, que ceux qui sont coincés entre les deux camps...

Bravo pour ce billet superbe.