samedi 19 janvier 2008

Acteurs et dynamiques de la guerre en Colombie




Bon ça commence tout de même à me démanger: causer de Tireli Pimpom sur le Chihuahua, du dernier foirage de Tonton Hugo ou de parler de ce qui va très bien en Colombie (même si Tonio est "payé" pour ça), et ailleurs en america latina. Mais on continue sur le conflit colombien...Même si personne ne lit tout ça, au moins j'aurais essayé...



Allez, prends cinq minutes pour celle ci je te prie. C'est à ce jour le meilleur résumé analytique que je connaisse. Passer par l'histoire et la sociologie, c'est la seule issue pour comprendre un minimum qq chose à ce bordel de conflit.
Seuls reproches à lui faire: sa sous estimation des recrutements forcés, qui seraient de l'ordre de 30 à 40 % pour les FARC, selon l'ACNUDH ou les analystes du MAPP-OEA; le manque d'explication et de détails sur les paramilitaires, responsables de 70 pour cent des morts dans les anées 90-2000; la mauvaise anticipation sur les orientations d'Uribe.
Ce texte nous aide à comprendre beaucoup de choses. Et notamment que la presse française, sus ses pages internationales, c'est pas top.


Acteurs et dynamiques de la guerre en Colombie
Auteur : Centre d'information géopolitique - Eric Lair
Compte rendu de la conférence de Eric Lair, chercheur associé à l'Université nationale de Bogota, CERI, 29 octobre 2003.
Donc un peu désactualisé sur certains points de détails, car c'est le début du Plan Colombie qui a depuis accentué la conflictivité, et contribué à déplacer des milliers de familles paysannes aussi, sans parler des fumigations.


En introduction l'intervenant a fait quelques mises au point sur la violence en Colombie.
Depuis plus de vingt ans la Colombie est le théâtre de plusieurs types de violence : * La violence intra-familiale, de plus en plus documentée.
* La délinquance commune.
* Les activités des milices. Par « milices » on entend essentiellement en Colombie les groupes armés à la périphérie des trois grands centres urbains (Bogota, la capitale, Medellin et Cali). A l'intérieur de cette catégorie on peut distinguer les milices liées aux différents trafics (drogue mais aussi pierres précieuses et autres).
* La violence associée à l'évolution du conflit armé interne.

Ces différentes formes de violence ne sont pas réellement cloisonnées.. Ainsi par exemple les acteurs du conflit armé sont présents dans les périphéries des grandes villes par milices interposées. Il y a, comme disent les sociologues, une violence généralisée. Rares sont les Colombiens qui n'ont pas été victimes ou témoin, eux ou leurs proches, d'une des manifestations de cette violence.

Il a introduit ensuite quelques précisions sur ce cadre général :

* Cette violence n'a pas pénétré tous les secteurs de la vie en Colombie. Par exemple, la guerre affecte surtout le nord du pays et les zones du sud ; elle est pratiquement absente des grands centres urbains.
* On dit souvent qu'il y a en Colombie une culture de la violence et un Etat trop faible. La réalité est moins simple. Par exemple, l'Etat est souvent présent, suivant les secteurs, et coexiste avec les acteurs armés du conflit, qui ont besoin de lui, notamment pour capter des ressources et maintenir des populations en place dans ce but.
* Il faut se garder d'une représentation trop chaotique de la situation de la Colombie. Les institutions s'y pérennisent malgré tout. C'est, selon les appellations des spécialistes un « Etat faible », une « démocratie altérée » ou « de basse intensité » mais il se maintient.
* Enfin on n'insiste pas assez ces derniers temps sur l'importance croissante du conflit armé, qui domine désormais le panorama de la violence. Si les statistiques nationales ne permettent pas de quantifier rigoureusement les victimes du conflit armé, notamment du fait qu'il est très difficile de savoir qui fait quoi, on peut malgré tout faire quelques évaluations : depuis la fin des années 80, il y a 26.000 homicides par an en Colombie, soit entre 60 et 70 pour 100.000 habitants (moins que le Nicaragua, le Salvador et le Guatemala) et 10% de ce total pouvaient être attribués au conflit il y a dix ans, 20 à 30% aujourd'hui. Le nombre des déplacés est lui en augmentation constante et est proche de 2 millions ces dix dernières années sur un total de 44-45 millions.

I. Les acteurs du conflit armé

Il y a trois groupes d'acteurs, les guérillas, les forces armées régulières et les groupes para-militaires.

1. Les guérillas
Elles sont aujourd'hui au nombre de deux, certaines ayant disparu depuis les années 60. Actuellement, sont en activité les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l'Armée de libération nationale (ELN).
* FARC
Les FARC sont une guérilla née au début des années 60 et très liées à cette époque au Parti communiste. Le parti s'en est distancié aujourd'hui du fait de profondes divergences sur l'action armée et les méthodes de cette action.
Les années 60-70 sont pour les FARC des années de gestation. Aujourd'hui le mouvement est décrit comme l'une des plus puissantes forces insurrectionnelles au monde en termes militaires avec 15 à 18.000 combattants. Sa structure est très différente de celle du Sentier Lumineux : la direction est collégiale, avec un Commandement central de 7 membres. Il y a aussi une énorme dissémination des fronts : implantée d'abord dans le sud-est, la guérilla des FARC s'est ensuite étendue vers la zone centrale. On ne peut donc vaincre militairement cette guérilla comme on l'a fait pour le SL.
Le recrutement des FARC est très rural. On dit qu'il commence à y avoir du recrutement forcé de jeunes mais les chiffres sont souvent exagérés et il y a nombre de jeunes pour qui la guerre est devenue un mode de vie et qui s'engagent pour ce motif. Les FARC ont très peu d'impact dans les élites et les milieux universitaires, surtout aujourd'hui. Enfin, il y a de plus ne plus de désertions. Plus de 1000 par an ces derniers temps.

* L'ELN
L'ELN est aussi créée dans les années 60. Elle agissait surtout dans le nord-est, le long de la frontière avec le Venezuela. Elle s'est développée et étendue, tout comme les FARC bien que la tactique soit différente, en occupant le nord et le centre suivant un axe correspondant aux principaux centres économiques et politiques du pays. L'ELN a aujourd'hui 3 à 4000 combattants.

Les FARC, tout comme l'ELN, ont connu une rupture stratégique depuis le début des années 80. Le conflit est un nouveau conflit. La démultiplication des cadres est telle qu'il faut absolument une approche locale. Les fronts se sont multipliés : les FARC en ont plus de 68 aujourd'hui, l'ELN 30. La cible principale des exactions est de plus devenue la population civile.

Les principales anciennes guérillas sont : l'Armée le libération populaire (EPL), apparue dans les années 60, implantée dans le nord-ouest du pays ; plus faible militairement elle a connu de nombreux affrontements avec l'armée régulière, les paramilitaires et les FARC dans les années 80, dans les zones d'activité des syndicats du secteur de la banane ; ce mouvement a conclu une paix avec l'Etat et, depuis cette paix, les FARC ont attaqué les anciens membres de l'EPL dont beaucoup sont entrés dans les groupes para-militaires ; nombre des chefs des para-militaires du nord sont d'anciens membres de l'EPL ; le M-19, seul mouvement à avoir eu une grande audience chez les intellectuels, qui a lui aussi abandonné la lutte armée.

2. Les forces armées régulières

L'armée souffre de nombreuses faiblesses, logistiques et politiques notamment. Il est frappant de constater que l'armée colombienne a toujours eu un rôle politique très faible. Les causes de ce phénomène sont recherchées dans diverses particularités de l'histoire de la Colombie :

* La privatisation de la violence au XIXème siècle, au moment de l'indépendance, lorsqu'une extension du port d'arme dans la population a permis la création des milices.
* La difficulté de l'Etat colombien à se constituer et à administrer des territoires très fragmentés.
* L'absence d'autonomie de l'armée vis-à-vis des logiques partisanes qui ont dominé la vie politique du pays, à savoir l'affrontement entre conservateurs et libéraux.
* L'absence de guerre extérieure qui aurait un effet de cohésion par l'armée.
* Une faible professionnalisation et modernisation. La professionnalisation et la modernisation des forces armées, qui sont en cours, sont l'un des enjeux principaux de la guerre. Alors que dans les années 80 les Colombiens avaient le sentiment que l'armée ne jouait pas un grand rôle dans ce conflit, il y a une évolution de cette perception, liée notamment au fait que l'armée va désormais combattre la guérilla dans ces secteurs d'activité.

2. Les groupes para-militaires

Ils datent des années 70-80. A cette époque, dans bien des cas, ils apparaissent dans le nord avec l'appui des forces armées régulières et des élites locales, notamment des grands propriétaires terriens éleveurs. Ils intègrent des mercenaires venus de Grande Bretagne et d'Israël.

Au début des années 90 leur nombre se multiplie, ils connaissent une expansion vertigineuse. Tout en maintenant qu'ils n'existent que parce que la guérilla existe et en réponse à cette guérilla, ils ont de plus en plus des intérêts propres et divers dans la guerre.

Il s'agit en fait d'un ensemble très hétérogène. Certains sont demeurés liés aux propriétaires terriens, dans le nord, et s'apparentent plus à des groupes d'autodéfense, qui protègent les exploitations et les personnes. D'autres se sont associés aux trafiquants de drogue et adoptent une posture militaire de plus en plus offensive. Pour les évaluer, il faut regarder sur le plan local. Certains de ces groupes sont des alliés de l'armée, d'autres combattent l'armée. Certains se combattent entre eux.

II. Périodisation

1. les années 40-50, la « violencia »

Il est important d'intégrer cette époque dans la compréhension du conflit actuel. La violencia est une période ainsi appelée par les Colombiens durant laquelle les affrontements entre libéraux et conservateurs ont fait environ 200.000 morts. Cette guerre politique a été compliquée par des vengeances, par le fait qu'elle a été utilisée par certains pour accéder à la terre et s'est terminée par une longue période de banditisme en zone rurale, surtout dans le secteur du café.
Les guérillas actuelles ont certains traits de continuité avec la guérilla libérale des années 40-50. Certains des cadres de la guérilla sont issus de familles ou de groupes impliqués dans cette guerre antérieure.
Cette période n'a jamais donné lieu à une réconciliation officielle et, pour ceux qui l'ont vécue, la violence d'aujourd'hui est perçue dans la continuité : pour eux le pays a vécu dans une guerre civile permanente.

3. Années 60-70

C'est la période de création des guérillas et leur temps de gestation. Le conflit est périphérique et peu d'importance.

4. Années 80

Il y a là une première rupture stratégique dans le conflit. En 1982, lors de leur deuxième conférence, les FARC prennent deux décisions capitales : prendre le pouvoir en huit ans et dédoubler tous leurs fronts pour s'approcher de la zone andine. L'ELN fait de même. De plus les deux mouvements décident de s'intégrer dans une économie de guerre beaucoup plus lucrative et s'immiscent dans le trafic de drogue en prélevant un impôt sur la culture de la coca.

5. Depuis le début des années 90
Une deuxième rupture a été provoquée par la décision de l'armée de reprendre l'initiative et d'attaquer le commandement général des FARC à Uribe Meta. C'est un échec tactique mais aussi stratégique car de ce fait il va y avoir une dispersion des commandements et des fronts des FARC. L'expansion territoriale est sans précédent sur le plan géographique. C'est aussi dans cette période que les exactions contre les représentants de l'Etat mais également contre la population civile deviennent la règle.

L'insertion dans l'économie de guerre évolue aussi : non contents de prélever l'impôt les FARC essaient aujourd'hui de contrôler l'ensemble de la filière de la drogue, vente et exportation comprises, en liaison avec des mafias mexicaines.

L'ELN a un contrôle croissant sur les zones de production. D'autres sources de financement sont importantes : l'extorsion est devenue la règle ; les mouvements sont impliqués dans le trafic d'émeraudes, par le contrôle des zones d'exploitation ; de plus il faut bien noter que les combattants de base sont très pauvres et qu'il leur faut absolument prélever leur alimentation sur la population dans les villages.


III. Stratégies de contrôle socio-spacial des zones

L'intervenant a eu peu de temps pour développer cette partie mais il a relevé que la Colombie est dans une situation insurrectionnelle sans révolution, dans la mesure où il n'y a pas de mobilisation massive de la population en faveur des guérillas. Le discours des acteurs est assez faible, peu charismatique et a peu d'écho. Il n'a pas de prise sur une population qui veut avant tout rester en dehors de la guerre. Une exception cependant dans le nord du pays où a été engagée une para-militarisation de la population. Des colombiens s'engagent aux côtés des para-militaires pour se protéger mais cela est instrumental et non idéologique.

La terreur est devenue une ressource des acteurs du conflit. Ils imposent leur volonté.

La territorialisation est très évolutive : une même localité peut-être pendant dix ans sous la coupe des para-militaires puis passer aux FARC, soit parce que la population n'a pas le choix, soit parce qu'elle s'arrange de ces pouvoirs qui sont aussi des protections.

En conclusion, l'intervenant a été amené à parler de la présidence Uribe. Il a été élu sur une campagne axée sur la fermeté à l'égard des guérillas, s'opposant à celle de Pastrana, axée sur la paix. Le succès de ce discours est en partie due à la radicalisation de l'opinion colombienne depuis la rupture du processus de paix du temps de Pastrana. Mais il faut faire la part de la rhétorique et des faits. Uribe n'a pas abandonné le projet de négocier et, de toute façon, cette guerre ne peut vraisemblablement pas être gagnée sur le terrain militaire.
Le président veut plutôt avoir une stratégie plus offensive à l'égard des acteurs non-etatiques du conflit et, élément nouveau, il implique les para-militaires dans les négociations. Cependant, jusqu'ici, seule une partie des para-militaires, ceux du Nord, sont entrés dans les négociations.

En ce qui concerne la situation de la population civile que nous devons apprécier, l'intervenant a insisté sur l'importance de la localisation des faits. Il a relevé ainsi que la protection des autorités est réelle dans la zone andine ou à Bogota mais que dans certains secteurs ruraux et dans le nord, elle n'est pas effective. Dans le nord notamment, ce sont les para-militaires qui se sont vus confier la protection de la population. Par ailleurs, il a fait observer que les acteurs du conflit ont intérêt le plus souvent au maintien des autorités locales et veulent apparaître comme un pouvoir de fait. Ils ne désirent pas vider ces secteurs de leur population, pour des raisons politiques et financières et ce à l'exception de certains corridors stratégiques et des zones de culture de coca.

2 commentaires:

tonio a dit…

Ça vient d'où?

phiconvers a dit…

Tu as dit vouloir des contributions, voici la mienne, rédigée dans la grisaille de cet après-midi (et bientôt publiée ici ou là).

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La Colombie, au-delà des clichés.

Alors que le président Uribe entame ce lundi une visite en Europe et que son pays ne fait provisoirement plus la une des journaux français, il m’a semblé utile de donner à tous les curieux quelques éléments d’information et de réflexion. En reprenant les questions lues ou entendues.

A quoi ça ressemble, la Colombie ?

La Colombie fait deux fois la taille de la France. C’est le seul pays d’Amérique du Sud qui bénéficie de deux façades maritimes, sur la mer des Caraïbes au nord et sur l’océan Pacifique à l’ouest. Coupé en diagonale par les trois branches de la cordillère des Andes, le pays est aux deux tiers sud-est quasi vide (les départements à l’est des Andes, qui couvrent environ 60 % du territoire, rassemblent à peine 6% de la population). Peuplée d’un peu plus de 42 millions d’habitants, la Colombie est le deuxième pays le plus peuplé d’Amérique du sud et le troisième d’Amérique latine. Il n’y a depuis longtemps presque plus d’Indiens (moins de 2%). La population colombienne est essentiellement constituée de métis. Les noirs et les blancs non mélangés sont minoritaires.

Quelle est son histoire politique ?

A très grands traits, la Colombie prend son indépendance comme les autres pays de la région au début du XIXè siècle. Elle est dès son origine divisée entre les factions proches de Bolivar, qui rêve d’un ensemble vaste, une Grande Colombie alliée à l’Eglise et capable de rivaliser ou de tenir tête aux Etats-Unis, et celles qui se reconnaissent dans les discours de Santander, fédéraliste et assez violemment anti-clérical. Les partisans de Bolivar donneront naissance au parti conservateur, ceux de Santander au parti libéral. Au fil du temps, cette filiation s’atténuera. Les conservateurs sont présumés être un peu plus à droite que les libéraux. Relativement épargnée par la cascade de coups d’Etat qui secouent la région jusque dans les années 1980, la Colombie s’affirme tôt comme une démocratie formelle. L’Etat y est faible et incapable de lutter contre les féodalismes et l’individualisme de tous ceux qui se considèrent comme des pionniers ou des colons (au sens premier). Alors que le castrisme n’est pas encore né, la Colombie connaît au milieu du XXè siècle une véritable guerre civile, opposant conservateurs et libéraux suite à l’attentat d’une figure de proue libérale, populiste et populaire, Gaïtan. Pour sortir de cet atroce conflit fratricide, les deux partis se partagent le pouvoir sur une base égalitaire, c’est le front national qui a le mérite de pacifier le climat politique mais anémie le débat politique. Parmi les récalcitrants à cette solution, des bandes libérales clandestines vont notamment servir de base à une organisation qui va dériver vers le stalinisme le plus orthodoxe, les FARC.

Et après ?

Incapables de créer une véritable cohésion nationale autour de projets de développement fédérateurs, les gouvernement colombiens successifs, ballottés dans le contexte de la guerre froide, alternent les tentatives de réduction des guérillas (les FARC ne sont en effet pas seules) par la négociation ou par la force. Plusieurs guérillas finissent par accepter des négociations qui, de façon générale, leur assurent l’impunité contre leur renonciation aux armes. Les FARC, mieux structurées militairement et idéologiquement que d’autres, n’envisagent pas de négociation : l’objectif est bien la prise du pouvoir, par tous les moyens possibles. C’est dans ce contexte que, dans les années 1980, elles participent au projet de l’union patriotique (UP), qui se présente comme un retour au jeu politique démocratique de la gauche armée. A lire ou entendre certains, c’est cet épisode qui décourage durablement les FARC de s’engager à respecter les institutions. En effet, la plupart des membres de l’UP sont assassinés par une alliance de circonstance de groupes paramilitaires naissants, de propriétaires terriens et de caciques des deux partis politiques qui se partagent le pouvoir. Cette tragédie ne doit pourtant pas masquer que les FARC n’ont pas abandonné la lutte armée pendant cette expérience politique. Fidèle aux enseignements de la doctrine communiste, les FARC exploitent toutes les voies possibles pour atteindre leurs objectifs. Pas question de se fier aux institutions bourgeoises !

Et la drogue ?

Faisant preuve d’une remarquable adaptation aux besoins croissants mais évolutifs du marché américain, la Colombie se lance dès les années 1960 dans la culture de marihuana puis, dans la décennie suivante, de la coca. Le marché de la drogue dérivée de cette dernière plante se structure dans les années 1980 autour d’une organisation mafieuse que l’on appellera le cartel de Medellin, puis d’un concurrent et rival, le cartel de Cali. Ce juteux négoce va inonder toutes les couches de la société, du petit paysan qui cultive de gré ou de force la coca plutôt que la pomme de terre ou le maïs jusqu’au promoteur immobilier qui ferme les yeux sur la provenance de l’argent de ses clients, en passant par les petits et grands trafiquants, nouvelle bourgeoisie qui supplante la vieille oligarchie terrienne. La puissance des cartels atteint son apogée entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. Medellin et Cali sont successivement les deux grandes capitales du crime pendant cette période (avec un « avantage » très net pour Medellin, Pablo Escobar étant un psychopathe sanguinaire tandis que les frères Rodriguez, les patrons du cartel de Cali ressemblent davantage à des entrepreneurs, froids et rationnels). C’est à cette époque que la Colombie est susceptible de basculer, de devenir un véritable narco-Etat dans lequel le pouvoir politique n’est qu’un paravent installé par les barons de la drogue.

Qui sont les paramilitaires ?

C’est aussi à cette époque que le paramilitarisme moderne s’impose. Caractéristique ancienne de cette terre mal contrôlée par l’Etat, l’existence de milices privées subit une profonde mutation. Les précurseurs des grands mouvements paramilitaires dont on parle encore aujourd’hui rassemblent pêle-mêle des citoyens qui ont pris les armes pour se venger des séides des cartels, des narcotrafiquants tombés en disgrâce, des anciens guérilleros en mal d’employeur… L’armée, déjà soumise à certains impératifs de respectabilité interne et internationale, n’hésitera pas à nouer des alliances locales et ponctuelles avec tel ou tel groupe d’autodéfense, qui agira comme supplétif peu regardant sur les droits de l’Homme. Mais il est assez inepte de parler de milices d’extrême-droite, terme repris dans notre presse. Il n’y pas de base idéologique chez les paramilitaires : tout au plus une vague idée de nationalisme, une conception du pays proche de celle qu’avaient les pionniers du Far-West et, souvent, une solide haine de la guérilla et de ses modèles politiques importés.

Et les FARC, dans cet écheveau ?

Les FARC, dont la vigueur varie considérablement au gré des offensives, dérivent progressivement dès lors qu’elles commencent à s’impliquer dans le narcotrafic. D’abord hostiles à ce business, elles commencent par prélever sur les cultivateurs un impôt « révolutionnaire », puis contrôlent de plus en plus les zones de production, imposent la culture de la coca à ceux qui ne s’y sont pas encore mis puis, enfin, s’intéressent à l’ensemble du cycle (culture, transformation, exportation). Ce qui était initialement une ressource, un moyen, devient pour plusieurs fronts de la guérilla, puis pour les dirigeants, un objectif, voire l’objectif principal. Les patrons de la guérilla s’enrichissent, installent leurs familles en Europe, vivent comme les grands propriétaires qu’ils disent combattre dans les immensités vides du pays, où l’armée ne peut s’aventurer sérieusement. Après la fin des grands cartels et avant l’implication massive des Etats-Unis, pendant la deuxième moitié des années 1990, les FARC connaissent un âge d’or (et de sang). Elles arrondissent leurs coquettes ressources en recourant massivement aux enlèvements. Des dizaines de milliers de Colombiens quittent le pays pour fuir la terreur qui règne et le risque quotidien. En parallèle, l’argent des cartels n’inonde plus autant le pays, qui a été obligé de s’attaquer au phénomène. Le fric s’expatrie vers Panama ou Miami. En 1999, pour la première fois depuis cinquante ans, la Colombie connaît une récession économique. Et pendant ce temps là, le président Pastrana, élu pour négocier la paix avec les FARC, commence un dialogue de sourds avec cette guérilla imbue de sa puissance et des concessions qu’elle a arrachées au gouvernement (notamment une zone « démilitarisée », c’est-à-dire abandonnée par l’armée et investie par les guérilleros). Dans son domaine, Marulanda vit comme un seigneur féodal, fait tatouer les troupeaux à son nom et capitalise en paix. Les ambassadeurs en bras de chemise se succèdent à la table du guérillero (ce que c’est excitant !!!) et palabrent en vain avec l’état-major des FARC qui n’est pas prêt à renoncer à la moindre parcelle de son invraisemblable pouvoir. Le nombre d’enlèvements et les crimes atteint des records. Et les paramilitaires prolifèrent et tuent, pillent et violent à leur tour, en toute impunité. Et se mettent comme la guérilla à profiter des mannes de la drogue, quitte à se partager discrètement le pactole.

Pourquoi Uribe gagne-t-il en 2002 ?

Pastrana, avant de boucler sa présidence, met un terme à la farce des négociations avec la guérilla. L’armée, qui s’est modernisée avec le concours pas tout à fait désintéressé de Washington (Clinton est à l’origine du Plan Colombia, dénoncé bêtement comme une autre « busherie » par une large part de la presse et de l’intelligentsia européenne) est chargée de réinvestir le FARCland. Et c’est dans ce contexte qu’Ingrid Betancourt, imprudente, vient rejoindre les centaines d’otages de la guérilla. Alvaro Uribe Velez, un homme politique libéral, brillant mais plutôt effacé, mène campagne à la présidentielle comme candidat indépendant, gageure dans le paysage bipartiste du pays, sur le thème de la fermeté face à la guérilla et de l’affirmation de l’Etat. Et, devant le fiasco de la politique de conciliation menée par Pastrana, les Colombiens le portent à la présidence, où il est accueilli par une pluie de roquettes tirées par les guérilleros infiltrés dans la capitale, un jour d’été de 2002.

C’est lui qui, une fois de plus, viendra porter la parole de l’immense majorité des Colombiens qui, bientôt six ans plus tard, le soutiennent et, surtout veulent faire comprendre que la guérilla est un cancer.

Uribe, quel bilan ?

Je suis trop long, je complèterai dans les commentaires. Merci d’avance à ceux qui feront l’effort de se documenter en profondeur sur ce pays. Quelques liens de presse locale : Cambio, Semana, el Tiempo, El Pais, El Nuevo Siglo. Je referai un article sur le bilan du mandat et demi d’Uribe. Comme tous les Colombiens, je constate que l’ensemble des indicateurs de la violence ont nettement progressé, que la croissance économique est forte (plus de 5%), qu’il existe dans le pays un véritable débat démocratique, qu’un parti de gauche institutionnel est né et se démarque de plus en plus de la guérilla et que, petit à petit le ménage se fait dans la classe politique fort naturellement contaminée par la corruption et les alliances mortelles, quoi qu’il en coûte. Et je crois que cela exige des commentateurs un peu de modestie et de prudence. Que nos dirigeants européens aient cette histoire en tête lorsqu’ils recevront le président des Colombiens, cette semaine !
Le 4 février, dans le monde entier et notamment à Paris, devant l'hôtel de ville, des gens viendront rendre témoignage de ce que leur pays vaut mieux que cette guérilla et ses alliés, que les clichés complaisamment colportés ici et là, que l'ostracisme dans lequel on voudrait garder ses intitutions.