samedi 3 mai 2008

La Bolivie, au bord du précipice?


LOS KJARKAS


La Paz, BOLIVIA, carrajo!

C'est encore du long, Gaston. Jte préviens: pour ma part, j'ai tout mon temps.

La Bolivie, ou l'histoire complexe d'un pillage permanent.
La nation bolivienne, ou l'histoire difficile d'un sentiment d'appartenance collectif unificateur, malgré les blessures du passé.

Bref, un sacré merdier.

C'est avec le souvenir intact, au coeur comme dans les tripes, des visages tuméfiés de ces paysans tombés morts, abattus comme des chiens par de lâches dirigeants qui parlaient mieux le wall street english, littéralement, que l'espagnol ou le quechua, tout près, tout près sont - ils tombés,
c'est avec, en moi, figé, le souvenir vivant de leur lutte permanente pour la dignité, la dignité des hommes qui refusent de vivre à genoux,
que je m'en vais de conter deux trois choses sur ce qui se joue là bas en ce moment.

Dans la "demi lune", ces départements des basses terres fertiles de l'Oriente qui sont depuis peu dirigés par des Préfets élus, ceux là même qui jouent la carte suicidaire du séparatisme illégal, illégitime, irresponsable, il n'est pas rare d'entendre les discours les plus racistes qui soient. Et un rejet de la Bolivie telle qu'elle est.
Haine de soi. Refus de vivre ensemble. Refus d'accepter la présence même de l'autre.

Dans les hauteurs, sur l'altiplano, même si la présence d'Evo au pouvoir a jusqu'à présent limité la casse, de plus en plus de groupes indigenas ne se retrouvent pas dans ce qu'ils nomment "Boludia" (jeu de mots avec boludo, débile-stupide), ne se retrouvent pas dans cette histoire nationale officielle qui les a longtemps exclu, humilié, brisé. Repli communautaire, repli sur l'ayllu. Et un rejet de la Bolivie telle qu'elle est.
Haine de soi. Refus de vivre ensemble.

La classe moyenne urbaine métisse, perplexe, médusée, est capable de hurler tour à tour "Indio de mierda" ou "K'ara (blanc bec) de mierda". Ce qui serait cocasse si ce ne n'était pas en fait, pour de vrai, très très triste.
Refus de la transcendance collective, repli sur la famille et l'espace de la propriété privée.

On laisse ainsi l'espace public aux prédateurs.

La coexistence pacifique entre les groupes sociaux et ethniques, en Bolivie, est un lent,long, sinueux combat qui vit des phases d'exacerbation comme en ce moment.

Ne pas oublier que le colonialisme espagnol, la mita comme héritage, c'est un pénible fardeau.

Lutte des classes, rapports de force, fractures ethniques, il nous faut toujours emprunter des grilles de lecture croisées pour y voir un peu plus clair.

Et ne croyez-donc pas qu'il n'existe pas de fractures encore plus subtiles entre Quechuas, Aymaras, Guaranis, Mosetenes, comme entre Cochabambinos, Pacenos ou habitants de Sucre.

Le sentiment d’appartenance nationale est tellement évident en France, même dans ses confins "ex-inassimilables", corses, bretons, basques, catalans… picards, qu’il est souvent bien difficile pour nous de comprendre, de se représenter des États nationaux jeunes (200 ans à peine), et ce que cela peut signifier pour une collectivité de 9,5 millions de personnes qui ont subi 500 ans de colonialisme et d’oppression forcenée.
L’héritage historique, le legs culturel et la mémoire collective sont là qui pèsent dans nombre de pays latino-américains.
Mais en Bolivie tout particulièrement.

Dans un monde dans lequel la mondialisation et ses représentations centrifuges, homogénéisantes, prend une place de plus en plus grande, chacun a le sentiment qu'il doit être rassuré, protégé. Et donc, le retour de la question de la nation correspond à une demande de protection, à une demande d'identité, dans un monde qui semble à la fois déchiré et dans un monde qui est de plus en plus ouvert et qui est de moins en moins, disons, assuré.

La nation, c'est une communauté sociale, culturelle et politique. Mais au fond, il y a un peu deux définitions de la nation qui s'affrontent, depuis Fichte le Prusse et Renan le républicain cocardier (droit du sang VS droit du sol).
Et qui se jouent à nouveau là bas, d'une certaine façon, en ce moment.

On peut penser que la nation, c'est simplement le fait d'avoir une même origine, le fait de parler la même langue, le fait de partager une culture et une tradition. Mais en fait, la nation, c'est plus que cela. La nation, c'est faire aussi une communauté citoyenne. Donc, la nation est indissociable de la démocratie. Et la nation, c'est aussi faire corps ensemble, être solidaire. Et en ce sens, la nation est indissociable d'un Etat providence, d'une forme de redistribution, d'organisation de la solidarité sociale.

Et ça, pesons nos mots, et lâchons-les crûment: ces chiens de sépatatistes n'en veulent pas. Les 65% de PIB que détiennent ces départements, c'est pour eux, les blancs sûrs de leur bon droit et dominateurs, qu'ils le veulent.

Il serait très dangereux de se contenter de réduire la nation à une simple dimension ethnique ou culturelle. C'est ce qu'Evo semble avoir compris.C'est pourquoi il est soutenu par les pays voisins. Même si des extrémistes des deux côtés sont là, qui pèsent énormément...

Réduire la nation à une simple dimension ethnique ou culturelle, cela n'est que l'ombre ou la caricature de la nation. Ce qui a fait la force de la nation du milieu du XIXe au milieu du XXe siècle en Europe, c'est bien plutôt d'être un espace d'expérience de la démocratie, un espace d'expérience de la solidarité. La nation, c'est une expérience partagée. La nation, c'est une expérience de communauté politique, une expérience de communauté sociale. Bien sûr, il y a une dimension culturelle. Mais il faut que cette dimension culturelle aille avec ces deux autres dimensions.

C’est un peu de type de dilemme qui se trouve exacerbé en Bolivie actuellement, à mon sens.

En y ajoutant la fracture ethnique de ce pays si attachant, on se rend compte de la poudrière. On pense à la Colombie, parfois, à 1948 et le déclecnehement de cycles de violence sans fin, s'ils éliminent Evo. Et on se rassure, car la géographie isolée du pays le rend moins vulnérable, ne serait-ce qu'aux trafiquants d'arme et donc à sa disponibilité.
En Bolivie, c'est important de le comprendre, on s'affronte à poings nus, avec des frondes et des bâtons...L'impact de la violence est relativement limité, par chance.

C’est que les assises démocratiques de ce pays le plus instable d'amérique du sud, qui a connu un présidents tous les 2 ans en moyenne depuis qu'il existe, sont encore fragiles.

Percevoir la démocratie comme un acquis intangible, comme une donnée de base de notre société et de notre civilisation, c'est une erreur. Ce système de gouvernement complexe n'est jamais acquis de façon définitive. Connaître les circonstances difficiles de son lent épanouissement, pour en mesurer la fragilité, aide assez. Mais nous avons la mémoire courte et sélective…Et plus personne n'achète de vrais livres d'histoire bien chiants avec des coins écornés. On a bien yahoo pour suivre les épiphénomènes...ou plus on suit, moins on comprend les enjeux, mais au moins c'est formaté, émollient, pas exigeant comestible...c'est dans l'époque. Bref, l'antithèse d'un message comme celui-ci qui intéressera probablement 4 clampins. Et merci d'être encore là au passage...

Mais revenons sur certaines évidence si tu le veux bien. Les groupes humains sont plus ou moins complexes et de dimension plus ou moins importante mais tous ont leurs règles, leurs croyances, leurs usages et leurs institutions. Ainsi, selon les lieux et les époques, les hommes vivent en tribu, dans des cités, des royaumes ou des nations. Ou en communautés, comme en Bolivie. Parallèlement.

Comme l'Etat central, elles sont une force d’organisation. Mais c’est bien l'Etat qui a la responsabilité de définir les règles composant l’ordre social désiré par la majorité des citoyens. C’est aussi le pouvoir qui organise les rapports entre les personnes et prend en charge leurs intérêts vis-à-vis de l’extérieur.

En ce sens, cette autonomie est une escroquerie d'oligarques fascistoïdes très très dangereuse(oui je parle comme Chavez, et alors? Quand les choses se polarisent de façon manichéenne, malheureusement, et qu'on refuse de vivre et penser comme un porc, comme un pleutre passif, anesthésié de télé sirupeuse, il faut bien choisir son camp).

Parce que l’exercice du pouvoir politique donne beaucoup de puissance aux personnes qui en sont chargées, et parce que cela fait peser sur elles de lourdes responsabilités, leur désignation pose de nombreuses questions . Quelles procédures utiliser pour cette désignation ? Pendant combien de temps est-il souhaitable d’exercer le pouvoir ? Quelles sont les qualités nécessaires ?

Pensons au Kosovo, qui d'ici quelques années, sera un vrai problème pour l'UE. Un Etat dirigé par des mafieux, qui ont trempé dans des trafics d'organes, de la traite d'être humains et autres crimes contre l'humanité...Un territoire incontrôlé, incontrôlable. Miam miam.

Disons le tout net: les dirigeants du Comité Pro Santa Cruz, son Préfet, qui manipulent les masses à coup de haine, de rejet et de peur, on connait la recette, sont des mafieux esclavagistes qui auront la plus lourde responsabilité si ce conflit s'envenime et prend un tour violent.

La Bolivie, au bord du précipice? Je ne le pense pas.
Mais la tournure des évènements aura des conséquences sur le cours que prendra l'Histoire du pays.

Pour finir, un cri, le cri du nécessaire rapport de force, repris en coeur par tous les initiés en transe qui lisent ce blog en se palluchant joyeusement leur cortex idéologique: combien de légions? combien êtes vous?

Que viva Evo, carrajo! Jay ya ya!

Que queremos carrajo? Nacionalizacion de hidrocarburos, carrajo!
Que queremos carrajo? Nacionalizacion de hidrocarburos, carrajo!
Cuando carrajo? Ahora carrajo!
Cuando carrajo? Ahora carrajo!

9 commentaires:

dulconte a dit…

Merci Patxi, je n'ai été que deux fois dans ce pays une fois avant Morales et la seconde fois pendant son ascension. J'ai le souvenir du bonheur des gens au moment de cette élection, la folie que cela a déclenché dans tout le pays, enfin sur l'Altiplano.

Peu de pays m'ont touché comme la Bolivie, cette population rude et parfois difficile d'accès qui devient si accueillante dès que l'on arrive à être un peu plus que uniquement le gringo, le touriste.

Je cris avec toi ...

Que viva Evo, carrajo! Jay ya ya!

Que queremos carrajo? Nacionalizacion de hidrocarburos, carrajo!
Que queremos carrajo? Nacionalizacion de hidrocarburos, carrajo!
Cuando carrajo? Ahora carrajo!
Cuando carrajo? Ahora carrajo!

ps: si tu as de bonne référence de livre d'histoire aux pages écornées je suis preneur.

Guillermito a dit…

Que queremos carrajo? Patxi presidente, ahora !

Encore un texte qui - je le sens - me fait effleurer la réalité d'un pays, bien mieux que ce que je pourrais lire ailleurs.

jcmoriaud a dit…

J'ai lu et apprécié ce texte éclairant. Je le fais suivre et lire à plus de 4 clampins... Merci.

emi a dit…

Patxi je vois qu'en parlant de camp nous avons choisi le m�me. Que viva Evo carajo! Jallalla Bolivia! (PS:Merci pour le tuyau musique, j'y cours!)

emi a dit…

Heu... est-ce que je peux mettre ton blog en lien sur le mien? deux visions valent mieux qu'une!

Michèle a dit…

Patxi, tout simplement MERCI pour cet éclairage :-))

Heu... je me suis autorisée à mettre ton lien (il y a peu) sur mon blog naissant... ? j'espère que c'est SI

Benjamin a dit…

Fort bien vu, et je me sens concerné dans ma vision de "vieux jacobin irréductible" par ce qui se passe en ce moment en Bolivie.

Tu as raison de souligner que la haine de l'autre est ce qu'il y a de mieux partagé chez l'humain. J'ai découvert celle ci également au Brésil : il faut entendre le mépris du Blanc contre les autres, de tous contre les Indios, du Paulista contre ceux du nord (dont il oublie qu'ils font tourner ses usines, lesquelles s'approvisionnent en matière première dans le même nord)

Au fait, qui s'est inquiété du séparatisme kosovar? Une fois la boîte de pandore ouverte, il est difficile de la refermer!

Jean-Luc Crucifix a dit…

Coño Patxi, il y avait plus de quatre lampins qui ont lu jusqu'au bout! Et j'en suis. Bravo pour ce cri du coeur qui est aussi un petit traité de sociologie politique. La nation au temps de la mondialisation.

La nation, aaaah la nation...

Pam a dit…

Si certains se trouvent près de La Paz en ce moment, je recommande un petit tour par une asso qui s'appelle COMPA. Elle se trouve en El Alto, cuidad satellite. C'est une asso qui fait plein de choses, et qui a entre autres créé un musée-théâtre-interactif visant à amener les jeunes boliviens à se questionner sur leur identité afin que la haine de soi et le refus de vivre ensemble ne soient pas une fatalité.