mardi 17 avril 2007

Secouer sa glace





Where is my mind? STOP!





C'est beau. Ca doit certainement sentir la belle chaleur de l’été Patagon qui approche. Ca doit.

Ca doit leur évoquer des choses, à tous ces gens. Peut-être même l’enfance, le ganado à perte de vue et les cerfs-volants en carton.
Je ne vois pourtant que la beauté, macabre, de cette tristesse, infinie, qui m'enveloppe et me pousse à ces sessions prolongées de lamentation introspectives à peu près contenues.

Ce sont des masses majestueuses de glace qui font face, là, un peu plus bas. Chaque jour, elles renouvellent ce qu’elles perdent, là bas, dans le fond, de l'autre côté, parait-il.
Le fond de l'air est frais. Je vis certainement le jour de désespoir le plus aigu, âpre, de ma courte vie. Avec ce goût de néant, de gâchis, de vomi et d'absurde fauve qui ne vous quitte plus.

Adossé à un arbre, ou était-ce une balustrade en pin, en retrait, il avançait la tête, curieux et vigilant comme un chasseur aux aguets, patient et réjoui, en homme qui ne marchande pas son temps et qui passe sa vie à observer les êtres et les choses.

Il me sembla que lui aussi s'évertuait discrètement à éviter les roulements réguliers de Portenos bruyants et d'allemands en short. Il ne les méprisait point. Il les fuyait, juste.

Il posait manifestement, lui aussi, ses propres questions à la montagne et aux glaciers, imposants, craquant régulièrement sous leur propre poids…
L’énorme glacier, le Perrito Moreno, lui répondait sans doute quelque chose. Cette fois, cette fois, je n’y parvenais plus tout seul. Il ne me renvoyait que l’écho de l’effondrement de ses énormes pans de glace qui venaient régulièrement se briser dans un fracas indescriptible, sourd et implacable.

Je l’avais déjà croisé quelques jours auparavant, échangeant les quelques amabilités d’usage, rituel inévitable entre francophones voyageurs équipés d’un de ces « livres de poche » jauni, dans un de ce bus brinquebalant qui fusent, perçant les lignes d’horizon de ces terres de rugueuse pampa. Nous pûmes nous reconnaître facilement.

Je me permets de l’interpeller. Il écoute. Ma voix sort difficilement. J’apprends que son métier, c’est psy, pour adolescents en difficulté...L’ironie de la situation est évidente. J’ai beau avoir 27 ans, ce jour là, j’en ai 14…
Surpris, il me renvoie, très vite et le plus naturellement du monde, à ma propre merde. Mais avec élégance et tact. Il me renvoie au pathétique, au risible d’un être qui se lamente en tentant de rejeter ses comportements sur un genre, une excuse, un pis-aller, un type d’attitude extérieur à soi…bref, un type qui tente de se défausser.
Il m’envoie bouler, comme il se doit, sur le fond, et me tend la main, sur la forme. A sa façon.




Ce gars là, deviendra, dès lors, un ami très cher.

Je lui pardonnai immédiatement son origine belge (...).
Le soir même, parilla de viande de bœuf argentin, vino tinto de Mendoza ont accompagné les échanges, limpides et fulgurants.
La vie même. Sa quintessence, sa complexité, et, surtout, son inégalable et merveilleuse simplicité.

Je me souviens assez la façon dont il évoqua, aussi, non sans ironie, par petites touches indirectes, les sentencieux propos des sûrs d’eux même sur la douceur du foyer et le bonheur conjugal, sur la maternité, la paternité, l’époque, les valeurs- refuge, les envies de voyages et de sédentarité…Tout ça, pêle-mêle, mais tout se tenait.

Il savait bien que ceux qui se vantent de leur bonheur ou de leur vertu, le font, le plus souvent, sans motif ; il me faisait penser à un ersatz de Herman Hesse, le gaillard, comme je me le serais imaginer, pour l’occasion. Mais avec un look de Corto Maltese + Bertrand Cantat, un budget de routard, et un vrai défi qui l’attendait, au retour, avec sa femme bien-aimée. Défi au combien relevé depuis, avec brio.

On peut se permettre d’observer les hommes, de les aimer, de rire de leur sottise, ce leur tendre la main ou d’en avoir pitié, mais il faut les laisser libre de suivre leur chemin.

Tout resplendit alors mais sans éblouir. Toute la Patagonie sembla dès lors innocente et un peu plus joyeuse. Je rompais mon isolement. Au mieux, je pourrai lui parler une dernière fois. Elle déciderait, libre, et je devrais m’y faire, absolument.

C’est juste. Une chose est belle, quand on la regarde au bon moment. Comme ce moment précis où ces énormes masse de glace se détachent, créant une agitation toute fellinienne dans les eaux pétrifiées. Mais je crois, d’autant plus depuis cette magnifique journée, que la plus belle chose qui soit, c’est de connaître, en dehors du plaisir, la tristesse ou l’angoisse ; la connaître, la palper, mais pas s’y morfondre.Avec esprit du funeste et complaisance. Ca, c'est trop facile.

On le sait depuis François Villon depuis Maimonides ou même Néruda. Une jeune femme, si belle soit elle, la trouverait-on aussi belle si l’on ne savait que sa beauté est éphémère, qu’elle finira par se flétrir et mourir, un jour ? Si la beauté demeurait éternellement, je m’en réjouirais certes, mais je la contemplerais plus froidement et je penserais : tu la verras toujours, elle n’est pas liée à l’instant ; par contre, ce qui est passager, ce qui se transforme, je le contemple non seulement avec joie mais aussi avec nostalgie.

Alors en voilà, une bien triste, une bien belle journée. Parfois, tu sais qui sera ton messager, ton passeur. Parfois tu sais très bien reconnaitre l'ami, asi no mas. Ce psy du plat pays, à l'âge de ce grand frère jamais connu, connu là bas, au bout du monde, m'a, plus tard, fait re-découvrir mes propres terres gasconnes, que je croyais sufisamment explorées. Ce pseudo « étranger » comme guide: l’enfoiré connaissait bien mieux que moi les cépages, vignes et domaines que je croyais connaître, les ayant eu sous le nez toute l’adolescence…

Une bien triste, une bien belle journée.
Le grand frère a su me secouer la glace qui me figeait l'existence, ce jour là, cette époque là. Comme ça.
Merci Patrick.

1 commentaire:

Patrick a dit…

Serviteur mon ami.
Et n'oublie pas que toi (et elle) étes attendu chez nous, quand vous voudrez...
Abrazo y gracias por estas palabras que me tocan derecho.